Visages

« La contemplation du visage nous introduit à une dramaturgie, comme si en lui s’inscrivaient la lumière de son origine, puis la nuit et l’attente d’un éternel soleil. Tout visage, si usé soit-il, et presque détruit, pour peu que nous l’entrevoyions avec le regard du cœur, se révèle unique, inimitable, échappe à la répétition. On peut analyser ses composantes, démonter froidement, ou cruellement, leur assemblage, le ramener ainsi au monde des objets qu’on explique, c’est-à-dire qu’on possède. Regardé sur fond de nuit, de néant, le visage est un archipel inhabité, une caricature disqualifiante. Regardé du côté du soleil, le visage révèle un autre, quelqu’un, une réalité qu’on ne peut décomposer, classer, « comprendre », car elle est toujours au-delà, étrangement absente quand on veut la saisir, mais qui rayonne de son au-delà même quand on accepte de s’ouvrir à elle, de lui « donner sa foi » comme dit admirablement la vieille langue. Le visage se refuse à la possession, non par une impossibilité matérielle, mais parce que sa manifestation même, toujours imprévisible, serait-ce par un détail minuscule défiant la prévision, met en cause, comme l’a noté Emmanuel Lévinas, mon « pouvoir de pouvoir ». Il n’est plus alors une chose parmi les choses, ni une intégrale, si riche et complexe soit-elle (ce sont sa pauvreté, sa nudité qui signifient le plus), il traverse sa propre forme et toutes les formes du monde, et voici qu’il n’est plus de ce monde : moulé dans la boue certes, mais venant d’ailleurs, toujours l’envers d’un masque mortuaire. Il me regarde et me parle et par-là m’invite à une relation qui ne soit pas un pouvoir. Il attend la rencontre des regards comme accueil réciproque, il attend ma réponse et donc ma responsabilité. Le regard surtout exprime la translucidité de ce monde à une autre lumière, au rayonnement d’un autre monde. Parfois les yeux ne sont pas seulement vision de la lumière mais sa donation. Dans la prison indéfinie du monde, le visage fait brèche, il constitue comme une trouée de transcendance. »

Le Visage Intérieur, Olivier Clément, 1978

IMG_5536

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close