Littérature

Viatique en bois le jour du Seigneur

41WB0Z10F0L._SX285_BO1,204,203,200_« Un jour, cependant, une maladie étrange, insidieuse, s’empara de la petite. Elle s’effondra dans son lit, prise de malaises ; sa mine devint affreuse, et le docteur se montra fort mécontent de cette subite complication néphrétique. Ce fut comme si un silence malsain avait envahi les lieux et que les meubles avaient soudain retrouvé leur pouvoir, leur étrangère hostilité. Toute la maison se remplit d’une sorte de crainte de vivre ; un murmure qui n’osait même pas se faire entendre entoura, apeuré, le lit de la malade. Le père aurait voulu qu’il fût enfin possible de parler fort dans la maison ; mais il n’était pas possible de parler fort. Le chuchotement, le murmure, envahissaient tout de leurs mauvais présages. Le coeur de Chaves se serrait, comme si la main des heures était matériellement posée dessus ; ses yeux s’agrandissaient en une expression de terrifiante protestation, d’étonnement cruel ; et c’est avec la voix brisée, tremblante, qu’il répondait aux voisins lorsqu’ils apparaissaient en chuchotant, pour demander des nouvelles.

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Littérature

Los sombre

9782070400041_large« Et ce noble os frontal de M. Kurtz ! On dit parfois que les cheveux continuent à pousser, mais ce – euh ! – spécimen-là était d’une calvitie impressionnante. Le monde sauvage lui avait tapoté la tête et voilà qu’elle était comme une boule – une boule d’ivoire ; ce monde l’avait caressé, et – regardez ! – il avait dépéri ; ce monde l’avait pris, aimé, enlacé, s’était insinué dans ses veines, avait consumé sa chair, et scellé son âme à la sienne propre par les cérémonies inimaginables de quelque initiation démoniaque. Il était l’enfant chéri, choyé et dorloté de ce monde.

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Journal

La vie économique, ce chemin de perdition

Paris, le 9 juillet 2019
Breaking the waves (2)
Emily Watson dans Breaking the Waves de Lars Von Trier (1996)
« Plus que sur toute chose, veille sur ton cœur, c’est de lui que jaillit la vie. »
(Proverbes 4:23)

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Littérature

Requiem polychrome

CVT_Retour-a-Little-Wing_9682« Nous emmenions parfois des filles au sommet de la fabrique, mais en général, il n’y avait que nous. Nous quatre : Lee, Ronny, Hank et moi. La nuit, ça valait n’importe quel télescope, c’était bien supérieur aux planétariums que nous visitions avec nos profs de collège ou de lycée. Parce qu’au sommet de ces vieux silos en ciment et en bois, nous trouvions des petits coins pour nous allonger sur le dos, regarder les étoiles, boire de la bière, fanfaronner et rêver. Notre ville, Little Wing, s’étendait à nos pieds : pas grand-chose à y voir et en régression permanente, pas même un feu de voiture qui clignotait dans le noir, et nous étions tous d’accord, tous, pour la dénigrer, pour vouloir partir, aller ailleurs, n’importe où. Il y avait cette idée que rester ici représentait un échec, que c’était bon pour les péquenauds – allez savoir ce qu’on pensait à l’époque, ces nuits-là…

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Littérature

L’absence de mots ou le silence coupable

41rYWmtSciL._SX302_BO1,204,203,200_« Mais les semaines passent, et Antoine qui n’est pas des plus dynamiques, n’a toujours pas trouvé la personne qui pourrait chaque jour passer quelques heures auprès de toi et permettrait que tu quittes ce sinistre hôpital. De jour en jour, ton impatience grandit, s’exacerbe, et tu supportes de plus en plus mal l’existence à laquelle tu es assujettie. Quand vas-tu retrouver ta maison, tes enfants, ton chien et ces chemins sur lesquels tu peux à loisir dialoguer avec toi-même ? Tu vis avec cette obsession, tendue vers cet instant où tu seras à nouveau libre. Ce matin-là, tu es autorisée à te rendre dans une petite cour pour y jeter des détritus. Deux hommes du pavillon voisin sont occupés à peindre des barreaux. En passant derrière eux, tu te saisis d’un pot de peinture et te précipites à l’intérieur du bâtiment. Tu roules en boule un morceau de papier resté au fond du panier, tu le plonges dans le pot, et cédant à une furieuse impulsion, tu écris avec rage sur un mur, sur la porte des surveillantes, du médecin, en grandes lettres noires dégoulinantes, ces mots qui depuis des jours te déchirent la tête :

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