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Un miracle moderne : la pierre qui chante

Nouvelles-completes« L’Oratoire, c’était un travail délicat et éprouvant qui lui prendrait trois heures d’efforts soutenus. Le doyen avait récemment importé plusieurs frontons rares du XIIIe siècle appartenant à la basilique San Francesco d’Assise, belles matrices soniques riches de sept siècles de chant grégorien recouvert par le tintement atemporel de l’angélus. Intégrés à l’autel, il en émanait une atmosphère vibrante de litanies et de dévotion, un hymne velouté, à la texture profonde, qui évoquait en silence les images les plus sublimes de la prière et de la méditation.

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Bouche à bouche à oreilles : vengeance par boucles sonores amplifiées mille fois

Nouvelles-completes« Maxted fut arraché brusquement à ses réflexions. L’air du patio était soudain plus frais, comme si un puissant climatiseur venait d’être mis en route. Il sentit la chair de poule envahir ses cuisses et sa nuque, et tendit la main pour prendre son verre et finir son whisky. « Il fait plutôt froid ici », commenta-t-il. Sheringham consulta sa montre. « Vraiment ? » Il y avait un soupçon d’indécision dans sa voix. Un instant, il sembla attendre un signal. Puis il se ressaisit et annonça avec un sourire étrange :

« C’est l’heure d’écouter le dernier disque.

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Les dupliqués sacrifiés

Aupres-de-moi-toujours« Après la guerre, au début des années cinquante, quand les grandes percées de la science se sont succédé si rapidement, on n’avait pas le temps de faire le point, de poser les questions sensées. Tout d’un coup il y avait toutes ces possibilités qui s’offraient à nous, toutes ces manières de guérir tant de maladies auparavant incurables. C’était ce que le monde remarquait avant tout, voulait le plus. Et pendant longtemps les gens ont préféré croire que ces organes surgissaient de nulle par, ou, au mieux, qu’ils se développaient dans une sorte de vide. Oui, il y avait des discussions. Mais quand les gens ont commencé à se préoccuper des… des élèves, quand ils en sont venus à se pencher sur la manière dont on vous élevait, à se demander si vous auriez dû être créés, il était déjà trop tard. Il n’y avait aucun moyen d’inverser le processus. Comment demander à un monde qui en est arrivé à considérer le cancer comme guérissable, comment demander à un tel monde d’écarter cette guérison, de retourner à l’époque noire ? Il n’y avait pas de retour en arrière.

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Il suffisait d’aimer

9782330031022« Mais si le temps n’existe que dans ma tête, et si je suis le dernier être humain, il finira avec moi. Cette pensée me rend joyeuse. Il est peut-être en mon pouvoir de tuer le temps. Le grand filet se déchirera et tombera dans l’oubli avec son triste contenu. On devrait m’en avoir de la reconnaissance, mais personne ne saura après ma mort que c’est moi qui ai assassiné le temps. Dans le fond, ces pensées n’ont pas la moindre signification. Les choses arrivent tout simplement et, comme des millions d’hommes avant moi, je cherche à leur trouver un sens parce que mon orgueil ne veut pas admettre que le sens d’un événement est tout entier dans cet événement. Aucun coléoptère que j’écrase sans y prendre garde ne verra dans cet événement fâcheux pour lui une secrète relation de portée universelle. Il était simplement sous mon pied au moment où je l’ai écrasé : un bien-être dans la lumière, une courte douleur aiguë et puis plus rien. Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister.

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La perfection est inhumaine

51-RN25AbKL._SX323_BO1,204,203,200_« Comme vous allez le découvrir, les enfants, les membres ordinaires qui vivent ici, se disputent l’honneur de donner des parties de leur corps à des fins de transplantations. Si vous vouliez remplacer cet œil, par exemple, ils se glisseraient l’un après l’autre dans votre chambre pour vous supplier de les choisir. » Il avala un morceau de courge. Matou s’agita sur son siège. « Mon œil ne me dérange pas. Je l’aime bien.

— À tort. Si c’était irrémédiable, votre… acceptation serait fondée – mais une imperfection susceptible d’être corrigée ? C’est là quelque chose qu’il ne faut jamais accepter. (Il se coupa du steak.)

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L’Adversaire est un faussaire

téléchargement«  Le pope se taisait, les sourcils froncés et les yeux fixés au sol, mais il écoutait attentivement. Et son visage n’était ni méchant, ni caustique, il était las, d’une sécheresse cadavérique, comme le visage des vieillards extrêmement âgés, desséchés, qui se conservent très longtemps, et dont la vie, dans l’étreinte de la mort, prend des formes singulières et durables. Un visage étrange, aux significations multiples, enrobé de mystère : cela pouvait être aussi bien celui d’un saint que celui d’un criminel qui vient d’égorger toute une famille, celui d’un brigand ou d’un larron.

— Ne désespère pas, diacre, dit-il doucement.

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Les secrets du Cœur de Jésus

téléchargement« À propos, lors de ma dernière conférence, une dame charmante et fort honorable m’a apporté toute une corbeille de fleurs. Malheureusement, j’ai été dans l’obligation de refuser également ce présent, en des termes on ne peut plus aimables.

— Pardonnez-moi, madame, mais les fleurs n’ont pas leur place dans notre système de prison. J’apprécie beaucoup votre généreuse attention – et je vous baise les mains, madame ! – mais je suis dans l’obligation de refuser les fleurs. Marchant sur la voie couverte de ronces de l’ascèse et du renoncement, je ne dois pas cajoler mon regard avec la beauté éphémère et illusoire de ces roses et de ces lys ravissants. Dans notre prison, madame, toutes les fleurs meurent.

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Un condamné à mort s’est converti ou Le vent souffle où Il veut

téléchargement« Werner comprenait qu’une exécution, ce n’est pas simplement la mort, mais quelque chose d’autre ; quoiqu’il en soit, il avait décidé de l’accueillir tranquillement, comme un événement extérieur à lui-même : vivre jusqu’à la fin comme si rien ne s’était produit, et que rien n’allait se produire. C’était pour lui la seule façon d’exprimer son mépris suprême pour l’exécution, et de conserver une ultime et inaltérable liberté d’esprit. Au tribunal (et cela, même ses camarades, qui connaissaient bien son intrépidité froide et son caractère altier, ne l’auraient peut-être pas cru), il n’avait pensé ni à la mort, ni à la vie : avec une attention profonde et tranquille, il s’était concentré sur une partie d’échecs difficile. C’était un excellent joueur d’échecs, il avait commencé cette partie dès le deuxième jour de sa détention, et la poursuivait sans répit. La sentence le condamnant à la peine de mort par pendaison n’avait pas bousculé un seul pion sur l’échiquier invisible. Même le fait qu’il ne pourrait sans doute pas terminer cette partie ne l’arrêtait pas ; et le matin du dernier jour qui lui restait sur terre, il le commença en rectifiant un coup un peu maladroit joué la veille.

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La ville bouclait à l’infini : je repassais devant les mille âmes mortes, implorantes derrière leurs judas

téléchargement« Les rues au long desquelles je marchais au hasard, sillonnant stupidement la chaleur immobile et suffocante, devenaient de plus en plus déserts, de plus en plus exiguës, de plus en plus étroites. Ce n’étaient plus ces rues-allées larges et rectilignes qui donnent une illusion d’air et d’espace, c’étaient des couloirs distordus, étroits, avec des murs à pic qui soutenaient le ciel, c’étaient des crevasses de pierre pleines de portes ensorcelées qui ne s’ouvrent jamais, de routes trompeuses menant à des pièges. Je marchais depuis déjà une heure, et elles n’avaient pas de fin, de même que je n’avais pas remarque leur commencement ; elles ressemblaient à une pelote emmêlée, à une énorme pelote de pierre emmêlée avec laquelle jouerait un chat géant. Et ce que j’avais recherché, la solitude, l’absence de foule, a soudain commencé à m’angoisser.

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Les ouvriers de la onzième heure

téléchargement« Aujourd’hui, quand ils ont commencé à taper et que tu dormais encore, j’ai compris tout à coup qu’un mari, des enfants, tout cela, c’était juste comme ça, en attendant. Je t’aime, je t’aime beaucoup – elle trouva ma main et la serra, toujours de cette façon nouvelle, inconnue –, mais tu les entends taper ? Ils tapent, et c’est comme si des murs s’effondraient, s’écroulaient, et tout devient si vaste, il y a tant d’espace, tant de liberté ! C’est la nuit en ce moment, mais il me semble que le soleil brille. J’ai trente ans, je suis déjà vieille, mais j’ai l’impression d’en avoir dix-sept et de vivre mon premier amour – un amour immense, un amour sans limite !

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