À propos

« Des voix, des voix. Écoute, mon cœur, comme seuls, jadis, les saints écoutaient. Et l’appel prodigieux les soulevait de terre, eux pourtant étaient à genoux, êtres impossibles, et ne s’en souciaient pas. Ils étaient toute écoute. Non que tu puisses soutenir la voix de Dieu, loin de là, mais le grand souffle… Écoute ! La rumeur perpétuelle qui naît du silence. Un murmure, maintenant, de tous ces jeunes morts te parvient. Partout où tu entras, dans les églises de Rome et de Naples : ne se disaient-ils pas silencieusement à toi, leur destin ? Ou bien une noble inscription t’apparaissait, comme cette stèle l’autre jour, à Santa Maria Formosa. Ce qu’ils veulent de moi ? Que j’ôte, avec douceur, cette apparence d’injustice, qui gêne un peu parfois le mouvement pur de leurs esprits.

Sans doute il est étrange, de ne plus habiter la Terre, de ne plus suivre, à peine appris, ses usages, aux roses, et à d’autres choses si pleines de promesses, de ne plus donner le sens de l’avenir humain. Ce qu’on était, dans des mains infiniment craintives, de ne l’être plus. Et son propre nom, même, de l’abandonner, comme un jouet brisé. Étrange, de ne plus désirer les désirs. Étrange. Tout ce qui était lié, de le voir flotter, si librement, dans l’espace. Être mort est aride. Et soudain, quel chemin devant soi… avant d’apercevoir, peu à peu, une lueur d’éternité. Mais les vivants, tous, font l’erreur d’opposer toute chose.

Les anges, dit-on, souvent ne savent pas s’ils passent parmi des vivants ou des morts. Le flot éternel entraîne, par les deux royaumes, tous les âges, sans fin, avec soi. Et ici, et là, sa rumeur les couvre. Enfin, ils n’ont plus besoin de nous, les jeunes morts. On se déprend doucement du monde, comme on quitte peu à peu le sein maternel. Mais nous, à qui sont nécessaires d’aussi grands secrets, pour qui toute grâce naît si souvent du deuil, pourrions-nous être sans eux ? »

Élégies de Duino, Reiner Maria Rilke, 1923 (traduction de Gérard Signoret)

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Paris, le 15 décembre 2014

À l’angle du boulevard Magenta et de la rue du Faubourg Saint-Martin, maman s’est abîmée. 

Depuis lors, le déroulement de la scène m’obsède. Je l’imagine ouvrir la fenêtre, enjamber le garde-corps, lever les bras en croix, se jeter dans le vide… et s’écraser dans un bruit sourd. Vie brouillée, bouillie de visage. Son corps fut transporté à l’Institut médico-légal de Paris, quai de la Rapée. Mais le visage était intact, encadré par le linceul vaporeux qui recouvrait la dépouille, de l’autre côté de la vitre. Et voici le Musée funéraire, sacraire des accidentés.

Nicole P. 

(1958-2014)

Gisante

Lorsque je la revis, rétrécie dans son misérable cercueil molletonné de satin blanc, vêtue d’un étrange pull vert bouteille à paillettes, ses yeux étaient excavés. Le couvercle à demi posé ne me laissait entrevoir que son buste. Alors j’ai embrassé ma mère, embrassé ma morte, avant que quatre hommes ne viennent, à l’aide de perceuses, sceller définitivement la boîte. Sur leurs solides épaules et comme un seul homme, ils la portèrent jusqu’au corbillard. Dans ma tête, la Marche funèbre sur la mort d’un héros

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Fenêtre sur corps

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Gorges de Galamus, ermitage saint Antoine, le 9 août 2015

Sur le mont Tibor, Dieu enlève Marie-Madeleine. Je l’aime du regard, longtemps. Puis je descends, m’approche du Saint Autel… tombe à genoux. Au dedans comme au dehors, la Joie… qui traverse les deux mondes… percute mon âme… perfuse mon corps… Enfin, je m’incarne. À l’entrée de la grotte, les pèlerins dévisagent mes eaux. Je rampe alors jusqu’au banc de bois, tente de me redonner une contenance.

Seigneur, je Te bois… Ton Amour me déchire… M’enfante ? Oh, qui es-Tu, Toi qui… ?

— Charlotte ?

Ton Visage, où est Ton Visage ? Montre-moi Ton Visage !

[…]

Je me lève, m’aide des parois de calcaire pour avancer vers lui, m’accroche à ses larges épaules. Nous sortons.

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Ermitage saint Antoine de Galamus, 9 août 2015

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Paris, le 28 février 2016

Premier office orthodoxe, dimanche du fils prodigue.

Ils T’embrassent, Seigneur, comme j’embrasse Tes plaies…

Ils Te chantent, Seigneur, comme chante mon coeur…

N‘y tenant plus, je communie au Corps très pur et au Sang très précieux de notre Seigneur Jésus-Christ, pour la rémission de mes péchés et pour la vie éternelle. Le 27 août 2016, j’entre dans l’Église. La cérémonie, dite de chrismationconfirme les catholiques. À douze reprises, je reçois le Sceau du don du Saint-Esprit le Tau.

J’ignorais que, du saut de ma mère au sceau de l’Esprit, il n’y avait qu’un pas. Une grâce…

…le Bien-aimé.

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Christ The Beloved, 34 X 45 cm, Tibor

« Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix, par laquelle on arrive au royaume du ciel ? Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la protection contre nos ennemis. C’est de la Croix que découlent les suavités célestes. Dans la Croix est la force de l’âme ; dans la Croix la joie de l’esprit, la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté. Il n’y a de salut pour l’âme, et d’espérance de vie éternelle, que dans la Croix. Prenez donc votre Croix et suivez Jésus, et vous parviendrez à l’éternelle félicité. Il vous a précédé portant sa Croix, et Il est mort pour vous sur la Croix, afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous aspiriez à mourir sur la Croix. Car si vous mourez avec Lui, vous vivrez aussi avec Lui ; et si vous partagez Ses souffrances, vous partagerez Sa gloire. » 

Imitation de Jésus-Christ, texte anonyme attribué à Thomas a Kempis, entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle (traduction de Lamennais)

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