Littérature

Bouche à bouche à oreilles : vengeance par boucles sonores amplifiées mille fois

Nouvelles-completes« Maxted fut arraché brusquement à ses réflexions. L’air du patio était soudain plus frais, comme si un puissant climatiseur venait d’être mis en route. Il sentit la chair de poule envahir ses cuisses et sa nuque, et tendit la main pour prendre son verre et finir son whisky. « Il fait plutôt froid ici », commenta-t-il. Sheringham consulta sa montre. « Vraiment ? » Il y avait un soupçon d’indécision dans sa voix. Un instant, il sembla attendre un signal. Puis il se ressaisit et annonça avec un sourire étrange :

« C’est l’heure d’écouter le dernier disque.

— Que voulez-vous dire ?

— Ne bougez pas. »

Sheringham se leva. « Je vais le mettre. » Il désigna un haut-parleur vissé au mur au-dessus de la tête de Maxted, sourit à nouveau et s’éclipsa. Traversé de frissons, Maxted scruta le ciel silencieux et assombri en espérant que le courant d’air froid qui traversait verticalement le patio ne tarderait pas à se dissiper. Le haut-parleur au-dessus de lui émit un crépitement grave, aussitôt imité par d’autres qu’il n’avait pas encore remarqués, suspendus à la treille tout autour du patio. En découvrant les excentricités de Sheringham, il secoua tristement la tête et décida se s’octroyer un autre whisky. Il se pencha au-dessus de la table, vacilla et bascula dans son fauteuil, incapable de garder son équilibre. Il lui sembla tout à coup que son estomac était plein de mercure, glacé et immensément lourd. Il se redressa pour essayer d’atteindre son verre, et l’envoya rouler sur la table. Ses pensées devenaient obscures. Désemparé, il appuya ses coudes sur la tranche du plateau en verre de la table et sentit sa tête tomber sur ses poignets. Quand il leva enfin les yeux, Sheringham se tenait devant lui et lui souriait d’un air compatissant.

« Ce n’est pas vraiment la forme, hein ? »

Respirant avec peine, Maxted parvint à se laisser aller en arrière. Il voulait parler à Sheringham, mais les mots ne se formaient plus dans son cerveau. Son cœur eut un raté et il grimaça sous la douleur.

« Ne vous inquiétez pas, l’assura Sheringham, la fibrillation n’est qu’un effet secondaire. C’est déconcertant, peut-être, mais ça va passer. »

Il déambulait tranquillement dans le patio, observant Maxted sous différents angles. Manifestement satisfait, il s’assit sur la table. Il prit le siphon et en agita doucement le contenu.

« Du cyanate de chrome. Il provoque l’inhibition du système co-enzymatique qui contrôle l’équilibre des fluides corporels et injecte des ions hydroxyle dans le flux sanguin. Bref, vous vous noyez. Vous vous noyez vraiment, vous ne suffoquez pas simplement comme si vous étiez immergé dans un bain externe. Mais je ferais mieux de ne pas vous distraire. »

Il pencha la tête vers les hauts-parleurs. Un son spongieux et curieusement étouffé envahissait le patio, comme des vagues élastiques clapotant dans un océan de latex – des oscillations irrégulières et de grande amplitude, dominées par le halètement profond et pesant d’un soufflet gigantesque. D’abord à peine audibles, ces sons envahissaient à présent le patio au point d’occulter le bruit des quelques véhicules qui passaient sur l’autoroute.

« Fantastique, n’est-ce pas ? » dit Sheringham. Sans cesser de faire tourner le siphon, qu’il tenait par le goulot, il enjamba Maxted et régla la tonalité sous l’une des enceintes. Désinvolte et élégant, il semblait avoir rajeuni de dix ans.

« Ce sont des boucles de trente secondes, de quatre cents microsens, amplifiée mille fois. D’accord, j’ai un peu trafiqué l’enregistrement, mais c’est quand même impressionnant de voir à quel point un son aussi beau peu devenir aussi répugnant. Vous ne devinerez jamais ce que c’est. »

Maxted remua, toujours engourdi. Le lac de mercure au creux de son estomac était aussi froid et profond qu’une fosse océanique ; ses bras et jambes étaient devenus énormes, tels les membres boursouflés d’un géant noyé. Il discernait à peine Sheringham qui s’agitait devant lui et entendait la lente pulsation de la mer dans le lointain. Plus proche à présent, elle martelait un rythme morne et insistant, et les vagues se gonflaient avant d’éclater comme des bulles dans un lac de lave.

« Maxted, je dois vous avouer qu’il m’a fallu un an pour réaliser cet enregistrement », disait Sheringham. Il se pencha sur Maxted en brandissant le siphon. « Un an. Vous savez à quel point ça peut être atroce ? » Il se tut un moment, puis s’arracha à ses souvenirs. « Samedi dernier, juste après minuit, Susan et vous, vous étiez dans ce fauteuil. Vous savez, Maxted, il y a des micros-canons un peu partout ici. Pas plus grands que des stylos, avec un champ de quinze centimètres. Rien que dans l’appuie-tête, il y en avait quatre. » Il ajouta, comme en note : « Le vent, c’est votre respiration à vous. Elle était plutôt pénible, sur l’instant, si je me souviens bien. Vos pulsations entrelacées ont produit cet effet de roulement de tonnerre. »

Maxted dérivait, emporté par le ressac sonore. Un peu plus tard, il vit le visage de Sheringham devant lui. Sa barbe s’agitait, ses lèvres bougeaient frénétiquement.

« Maxted ! Vous n’avez plus droit qu’à deux réponses. Alors concentrez-vous, nom de Dieu ! » Il criait, mais sa voix irritée se perdait presque dans le fracas des déferlantes. « Allons, Maxted, mon vieux ! Qu’est-ce qu’il y a ? » rugit-il. Il bondit vers le haut-parleur le plus proche et augmenta le volume. Le son résonna dans le patio et se répercuta dans la nuit. Maxted avait presque disparu. Son identité s’effaçait rapidement, simple îlot désert battu par les vagues. Sheringham s’agenouilla auprès de lui et lui cria à l’oreille : « Maxted, est-ce que vous entendez la mer ? Vous savez dans quoi vous vous noyez ? »

Les vagues se succédaient, gigantesques et molles, l’enveloppant à chaque fois un peu plus.

« Dans un baiser ! hurla Sheringham. Un baiser ! »

L’îlot se déroba et glissa dans la mer en fusion. »

p. 124 à 127


Track 12 (La plage 12), J. G. Ballard (1958)

Éditions Tristram, collection Littérature étrangère. 698 pages.
ISBN : 978-2907681698

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