Littérature

Les dupliqués sacrifiés

Aupres-de-moi-toujours« Après la guerre, au début des années cinquante, quand les grandes percées de la science se sont succédé si rapidement, on n’avait pas le temps de faire le point, de poser les questions sensées. Tout d’un coup il y avait toutes ces possibilités qui s’offraient à nous, toutes ces manières de guérir tant de maladies auparavant incurables. C’était ce que le monde remarquait avant tout, voulait le plus. Et pendant longtemps les gens ont préféré croire que ces organes surgissaient de nulle par, ou, au mieux, qu’ils se développaient dans une sorte de vide. Oui, il y avait des discussions. Mais quand les gens ont commencé à se préoccuper des… des élèves, quand ils en sont venus à se pencher sur la manière dont on vous élevait, à se demander si vous auriez dû être créés, il était déjà trop tard. Il n’y avait aucun moyen d’inverser le processus. Comment demander à un monde qui en est arrivé à considérer le cancer comme guérissable, comment demander à un tel monde d’écarter cette guérison, de retourner à l’époque noire ? Il n’y avait pas de retour en arrière.

Même si les gens se sentaient mal à l’aise à cause de votre existence, leur principal souci était que leurs propres enfants, épouses, parents, amis ne meurent pas du cancer, de la sclérose latérale amyotrophique, d’une maladie du cœur. Pendant longtemps vous avez été tenus dans l’ombre, et les gens s’efforçaient de ne pas penser à vous. Et si cela leur arrivait, ils essayaient de se convaincre que vous n’étiez pas vraiment comme nous. Que vous étiez moins qu’humains, aussi ça ne comptait pas. Et les choses en sont restées là jusqu’à la naissance de notre petit mouvement. Mais vous voyez à quoi nous nous mesurions ? Nous cherchions pratiquement à résoudre la quadrature du cercle. Le monde était là, à exiger que les élèves fassent des dons. Tant que cela resterait le cas, il y aurait toujours une barrière empêchant de vous considérer comme vraiment humains. Eh bien, nous avons mené ce combat de nombreuses années, et ce que nous avons obtenu pour vous, du moins, c’étaient de multiples améliorations, mais, bien sûr, vous n’étiez que de rares élus. »

p. 401 à 403


Never let me go (Auprès de moi toujours), Kazuo Ishiguro (2005)

Éditions Gallimard, collection Folio. 448 pages.
ISBN : 978-2070464791

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