Littérature

L’Adversaire est un faussaire

téléchargement«  Le pope se taisait, les sourcils froncés et les yeux fixés au sol, mais il écoutait attentivement. Et son visage n’était ni méchant, ni caustique, il était las, d’une sécheresse cadavérique, comme le visage des vieillards extrêmement âgés, desséchés, qui se conservent très longtemps, et dont la vie, dans l’étreinte de la mort, prend des formes singulières et durables. Un visage étrange, aux significations multiples, enrobé de mystère : cela pouvait être aussi bien celui d’un saint que celui d’un criminel qui vient d’égorger toute une famille, celui d’un brigand ou d’un larron.

— Ne désespère pas, diacre, dit-il doucement.

— Et vous, père Ivan, vous ne désespérez pas, peut-être ? 

Aussitôt, le visage du pope se durcit, et sa barbiche frémit.

— Je ne désespère pas. Je cherche un signe.

— Mais de quel signe parlez-vous ! fit le diacre, très agité.

Les signes, ça n’existe pas ! Il vous a pourtant tout expliqué.

— Qui cela ? demanda le père Ivan, surpris.

Sans rien dire, terrifié, le diacre montra du doigt l’endroit où se trouvait le phonographe. Le père Ivan faillit éclater de rire, mais, en voyant les yeux du diacre affolés, presque figés, il se détourna.

— Il n’y est pour rien ! dit-il, mais d’une façon extrêmement vague.

Le diacre murmura :

— J’ai des pensées.

— Parle.

Le diacre se rapprocha.

— Est-ce qu’il peut imiter un saint ? Seulement, soyez honnête !

— Il peut, répondit le père Ivan après avoir réfléchi un instant.

Il jeta un bref coup d’œil au diacre et, de nouveau, se détourna.

— Ah ! soupira le diacre, comme s’il mourait ou perdait connaissance. Aaaah ! Alors, c’est donc ça, la vérité. Il peut, il peut…

— Tais-toi ! ordonna vivement le pope. Tais-toi.

Et, au même moment, surgit devant eux une possibilité terrible, inconcevable, qui ébranlait tous les fondements de la vérité : quelqu’un parlant dans le pavillon en nickel avec la voix céleste du Jésus le Sauveur. Et elle disait les mêmes mots, cette voix que l’homme ne peut, n’ose et ne doit entendre qu’à sa dernière heure, face au mystère sacré de la mort et de l’âme ailée. Avec l’épouvante suprême et impossible à dissimuler des âmes révoltées, ils se regardaient fixement dans les yeux, et un épais nuage blanc, moelleux et assourdissant comme du coton, les enveloppait. Il les enveloppait et les arrachait aux murs, à la terre, à la vie, et chacun d’eux ne voyait plus que deux yeux, deux terribles yeux d’homme, déments et véridiques dans leur épouvante sans fond.

— J’y vais, dit faiblement la voix du diacre, étouffée par le coton.

— Vas-y ! retentit en réponse une voix tout aussi faible, tout aussi aplatie, et l’épouvante se referma sur leurs têtes comme une eau sombre et tranquille. »

p. 494 à 497


Сын человеческий (Le Fils de l’homme), Leonid Andreïev (1909)

Éditions José Corti, collection Les Massicotés. 501 pages.
ISBN : 978-2714308771

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