Los sombre

9782070400041_large« Et ce noble os frontal de M. Kurtz ! On dit parfois que les cheveux continuent à pousser, mais ce – euh ! – spécimen-là était d’une calvitie impressionnante. Le monde sauvage lui avait tapoté la tête et voilà qu’elle était comme une boule – une boule d’ivoire ; ce monde l’avait caressé, et – regardez ! – il avait dépéri ; ce monde l’avait pris, aimé, enlacé, s’était insinué dans ses veines, avait consumé sa chair, et scellé son âme à la sienne propre par les cérémonies inimaginables de quelque initiation démoniaque. Il était l’enfant chéri, choyé et dorloté de ce monde.

De l’ivoire ? Je comprends. Des tas, des monceaux. La vieille cahute de pisé en était pleine à craquer. On aurait dit qu’il ne restait pas une seule défense d’éléphant au-dessus ou au-dessous du niveau du sol dans toute la contrée. « Surtout de l’ivoire fossile », avait laissé tomber le directeur d’un ton dédaigneux. Il n’était pas plus fossile que moi ; mais on l’appelle fossile lorsqu’on le déterre. Il semble en effet que parfois ces Nègres enterrent bel et bien les défenses – mais à l’évidence ils n’auraient pu enterrer ce lot-ci assez profond pour sauver M. Kurtz le doué de son destin. Nous en remplîmes le vapeur, et il nous fallut en entasser une quantité sur le pont. Il put ainsi le voir et se repaître du spectacle aussi longtemps qu’il eut les yeux ouverts, il avait gardé jusqu’au bout la faculté de goûter cette grâce. Vous auriez dû l’entendre dire : « Mon ivoire ». Oh oui, je l’ai entendu. « Ma Fiancée, mon ivoire, mon poste, mon fleuve, mon… » tout lui appartenait. J’en retenais mon souffle, tant je m’attendais à entendre le monde sauvage partir d’un prodigieux éclat de rire qui ferait trembler les astres dans leur immuable position. Tout lui appartenait – mais ce n’était qu’une vétille. L’important était de savoir à qui il appartenait, lui, combien, parmi les puissances des ténèbres, prétendaient qu’il leur appartenait. Voilà la réflexion qui vous faisait frissonner de la tête aux pieds. Essayer d’imaginer n’était pas possible – ni sans danger. Il siégeait en haut rang parmi les démons de cette terre – je l’entends littéralement.

Vous ne pouvez pas comprendre. Comment le pourriez-vous ? – les pieds sur un trottoir bien stable, entourés de voisins bien intentionnés tout prêts à vous applaudir ou à vous accabler, vous qui avancez d’un pas léger entre le boucher et l’agent de police, dans une sainte terreur du scandale, du gibet et de l’asile d’aliénés – comment pouvez-vous imaginer vers quelle région particulière des premiers âges ses jambes sans entraves peuvent mener un homme par la voie de la solitude – la solitude complète, sans agent de police – par la voie du silence – du silence complet, où la voix de nul voisin bien intentionné ne fait entendre sa mise en garde, vous rappelant dans un souffle qu’il y a l’opinion publique ? Ce sont ces petites choses qui font toute la grande différence. Quand elles ont disparu, il faut vous rabattre sur votre propre force innée, sur votre propre aptitude à la fidélité. Il se peut, bien sûr, que vous soyez trop bête pour sortir du droit chemin – trop stupide pour seulement vous rendre compte que les puissances des ténèbres vous assaillent. Je présume que jamais l’imbécile n’a vendu son âme au diable : l’imbécile est trop bête, ou le diable trop diabolique – je ne sais ce qu’il en est.

Ou il se peut encore que vous soyez un être terriblement éthéré, au point que vous êtes tout à fait sourd et aveugle à ce qui n’est pas son et vision célestes. La terre alors n’est pour vous qu’une station – et quant à savoir si c’est tant pis ou tant mieux que vous soyez comme ça, je n’aurai pas la prétention de trancher. Mais la plupart d’entre nous ne tombons ni dans un cas ni dans l’autre. La terre pour nous est un endroit où vivre, où nous devons nous accommoder de visions, de sons, et d’odeurs aussi, parbleu ! – respirer du cadavre d’hippopotame, pour ainsi dire, sans être contaminés. Et c’est là, ne voyez-vous pas ? qu’intervient votre force, la foi en votre aptitude à creuser des trous discrets où enterrer cette saleté – la faculté de vous consacrer, non à vous-même, mais à une tâche obscure qui vous rompt l’échine. »

p. 215 à 219


Heart of darkness (Au cœur des ténèbres), Joseph Conrad (1899)

Éditions Gallimard. Collection Folio. 333 pages.
ISBN : 978-2070400041

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