Sculpter un berceau de la nuit et enfin venir au jour

51WYhGhuSjL._SX329_BO1,204,203,200_« LETTRE 280

Montégut, le 8 décembre 1973

L’existence que je mène à l’heure actuelle est très morfondue (ou morfondante) – mort-fondue – et de sinistres pensées traversent mon cerveau. Dans mes moments de lucidité, je me demande vraiment ce que je fais ici, seul, coupé de tout, remâchant des problèmes insolubles – toujours les mêmes : comment accéder à un moi construit, tourné vers le dehors ; comment écrire, comment penser, comment naître, comment briser enfin la coupole de glace qui enserre ma vie ? Depuis deux ou trois ans, j’ai cessé de m’en prendre au monde, aux autres – attitude qui m’avait fait maintenir, malgré tout, une manière de relation avec le monde : je croyais qu’une partie de mon malheur provenait des circonstances, des milieux rencontrés, des mauvaises sonnettes, etc., et cette croyance me permettait de me tourner vers quelque dehors objectif, l’accusant, le haïssant, le désirant, lui lançant foudres et anathèmes, le repoussant, mais aussi – au plus secret – implorant son aide de toutes mes forces et comptant sur lui pour m’en sortir. À présent, je ne crois plus à tout cela.

Mon humeur, mes hormones, agissent de telle sorte que je n’ai plus le sentiment de la réalité extérieure, même dans la haine et le sarcasme. L’agressivité – fonction vitale entre toutes ! – m’est retirée. Je n’en veux plus à personne – comme je n’aime plus personne. Mon esprit n’a plus qu’indifférence complète vis-à-vis du monde et des êtres. Je suis hébété, essentiellement hébété, sans tonus, sans être affecté personnellement par le dehors. Je ne réagis qu’à mon immédiat environnement, à celui du moment, et le plus matériel ; questions alimentaires, d’hygiène, de sommeil, de chaleur dans la pièce que mon corps occupe, etc. Le reste ne compte quasiment pas, n’éveille en moi nulle sympathie, nul intérêt, nulle aversion, sauf sous forme d’anecdotes les nouvelles à la radio, celles que m’apportent les lettres : elles ne m’intéressent que comme des « numéros », des attractions, sans plus.

Je ne me sens plus le besoin de rien prouver, de rien plaider – même plus ma propre cause –, de rien entreprendre sur le monde extérieur. Ma croyance (effrayante lucidité – mais la lucidité est aussi, à sa manière, une croyance) est maintenant que TOUT PROVIENT DE MOI, de mon intérieur, de ma subjectivité. Kantisme existentiel – dont on voit bien maintenant, par mon exemple, à quoi il mène : la déroute de toutes les prises, de tous les contacts, de toute alliance avec l’univers de l’Objet – l’être extra mental. Mon impossibilité à naître vient de cette faillite préalable de l’être et de l’appétit : naître suppose l’existence d’un courant de finalité, d’une polarisation, d’un mouvement orienté – vers le monde du dehors, le monde de l’être. Suppose une sympathie, ou au moins une convenance avec l’être extérieur. Mais pour qui a été débranché des buts et finalités, pour qui n’existe plus cette attraction naturelle, naître devient une opération impossible, impensable même, irreprésentable. Plus d’affinités, plus d’affiliations, plus de dépendance vis-à-vis du dehors – indépendance ruineuse, indépendance seulement pour le retrait, l’ombre et la mort.

Cette loi de la survie de l’existant, je suis bien obligé de la reconnaître – par son absence martyrisante en moi. Martyrisante ? Oui, la souffrance du manque m’est encore conservée ; c’est la dernière attache, lointaine, ténue, un point, avec une apparence de monde et de vie. Qu’un jour je n’en souffre plus, que je m’en aperçoive plus, et c’est aussitôt ma disparition de l’espèce humaine, la folie, l’absolue vacance de l’être, du monde. La souffrance me reste donc comme le dernier bien humain, le dernier lien m’unissant à la clarté de l’existence. L’être encore présent en moi, ne serait-ce que par son effritement continuel au sein de ma substance, son auto-rongement, son effondrement continué. (Signe qu’il y a encore de l’être et de la vie en moi… à détruire. Tant que le dernier atome ne sera pas brûlé, il y aura encore existence, trace d’existence, souvenir de quelque chose.) Souffrance, souffrance que je devrais bénir tous les jours, car, en elle, ma vie s’est réfugiée et rougeoie. Souffrance, unique courant de vie qui consente encore à me porter – vie corrompue et piétinée, vie sans cesse abaissée et avilie, vie exténuée qui sera bientôt rattrapée par le couperet –  vie quand même ! Celui qui hurle n’est donc pas mort. Cette conclusion pourrait devenir mon tremplin. Tremplin tellement perdu au fond de l’abîme, tellement désespérément loin du rebord…

Voilà ce qui arrive quand on vit sur soi-même, en circuit fermé. Un beau jour : plus de monde ! plus de désir, plus de pensée, plus rien. Tout a été soufflé. C’est cela que je me dis et me répète inlassablement, ma souffrance étant ma dernière chance, ma vigie – donc ne pas chercher à l’éviter, l’escamoter, à aucun prix. Mais comment faire pour me rétablir ? Quels moyens, quelle méthode ? Cette remontée, cette reconquista est-elle en mon pouvoir ? Il faudra forcément FAIRE quelque chose, à un moment ou à un autre, non ?

Mon Dieu, préservez-moi de l’obscurcissement final, qui ressemble tellement à la damnation. Que dans l’autre monde je ne sois pas, une autre fois, une fois pour toutes, condamné. Pourquoi m’avoir choisi pour cible ? Pourquoi ce bûcher crépitant où ma vie brûle comme fagot ? Pourquoi cette torsion multipliée en chacune de mes fibres ? Pourquoi cet enlisement dans le marais de feu ? Pourquoi cet inutile naufrage ? …

Fermons vite cette lettre, qu’elle aille rejoindre sans tarder celui à qui, seul, j’ai encore besoin de m’adresser. »

p. 588 à 591


C’est à la nuit de briser la nuit. Lettres à Didier I (1964-1974), 

Vincent La Soudière (2010)

Éditions du Cerf, collection Intimité du christianisme. 700 pages.
ISBN : 978-2204086776

2 réflexions sur « Sculpter un berceau de la nuit et enfin venir au jour »

  1. Quelle pitié. « Trop penser » peut conduire à un certain déraillement. De toutes ces plaintes, je retiens surtout le « je n’en veux plus à personne … comme je n’aime plus personne! ». Avait-il l’humilité de la foi? Il ne semble pas.

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    1. Oui, mais ne pas penser suffisamment aussi, sans doute. Comme en toutes choses, il s’agit de trouver un équilibre entre la raison… et le saut vertigineux de la foi. Vincent de La Soudière tournera autour durant des années, comme en témoigne cette autre lettre, écrite cinq ans plus tard. Je pense qu’elle répond amplement à votre question sur l’humilité ! Néanmoins, l’insensibilité à l’autre est absolument feinte dans son cas (elle est même contredite par la dernière phrase), mais il faut lire cette lettre dans l’économie de la correspondance entre les deux hommes pour le savoir. C’est toujours le problème des extraits : ils ne rendent jamais justice. Et pourtant, certains donnent tellement à méditer… J’aurais aimé connaître cet homme de son vivant et pouvoir prier ardemment pour lui, pour sa naissance dans le Christ dès ici-bas.

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