À chair renversée

Le-soleil-me-trace-la-route« Pourquoi Pialat était-il autant attaché à ce roman de Bernanos ?

Ce ne sont pas les oscillations autour de la foi ou de la religion qui l’intéressaient. Ses interrogations se portaient davantage sur le sens de l’interdit et du mensonge, les thèmes dont traite le film. Une multitude de lois et de convenances nous obligent à être dans le droit chemin, mais que se passe-t-il si l’on va au-delà des limites permises ? Quelles seront les punitions ? Dans ses rapports avec les gens, Pialat cherchait toujours à aller un peu plus loin, là où ça n’est pas permis. C’était sa nature, Maurice transgressait les règles tout le temps. Par provocation, pour voir s’il pouvait être puni. Par exemple, sur Police, il obtient treize semaines de tournage, un budget colossal, et finalement il ne respecte rien. Pourquoi ? Il a besoin d’aller plus loin, d’aller jusqu’à se faire taper sur les doigts. C’est aussi le sujet du film.

C’est ce qui t’intéressait dans sa recherche ?

La confrontation avec le mal chez Pialat passe par l’humain, ça c’est très parlant pour moi. Il rend de la façon la plus concrète la dimension philosophique de Bernanos. Si le diable existe, il est en nous. Il a l’apparence d’un homme ordinaire. Il est nous aussi. La rencontre entre le bien et le mal est concrétisée dans le film avec un grand souci de réalisme. Cette séquence de l’apparition de Satan à travers le personnage du maquignon qui croire la route de l’abbé Donissan aurait pu se prêter à des effets cinématographiques tirant vers le fantastique, comme le texte de Bernanos le suggère. Or, je crois que ce qui intéresse avant tout Pialat dans sa recherche de l’âme humaine et sa conscience inquiète, c’est ce que ressent l’homme, ce qu’il éprouve à travers ses doutes, ses tourments métaphysiques. Le diable est dans l’homme. Dans cette question de l’humanité divisée, ce mélange d’humain et d’inhumain en nous, Pialat montre que tout homme est attiré par le mal. On est tiraillé entre les plaisirs du corps et l’exigence de l’esprit… ou de la religion. Donissan a envie d’être un peu plus humain, et dès qu’il est envahi par ses sensations, par le désir, il se flagelle, il se punit de s’être laissé aller à la chair, de s’être abandonné. Il veut retrouver son idéal de pureté et de bonté. Il se dit : « Je suis trop humain. » Trop dans la vie, trop dans mon corps, dans le désir, dans l’excès. Le vivant tend vers ce qui est non maîtrisé, vers l’indomptable. Encore l’idée de limites.

La vie ne faisait pas peur à Pialat, quel était son rapport à la foi ?

J’ignore comment Pialat s’accommodait de son athéisme, mais je sais qu’il avait foi dans la vie, dans l’homme. Dans ce film, il questionnait aussi la notion d’existence. Pourquoi est-on là ? Que fait-on dans ce monde ? Est-ce qu’on sait être utile ? Ce sentiment d’utilité était capital pour lui. Il ne cessait de dire : « J’ai fait tous ces films, mais à quoi ça sert un film ? » Il s’interrogeait sur sa vocation ratée de peintre aussi. D’ailleurs, le suicide de Mouchette est effrayant, se couper la carotide, ce n’est pas rien. Comment peut-on en arriver à se dire : « je suis jeune, mais je me tue » ? La part sombre de Pialat, sa force de démolition le pousse à être dans un double discours. »

p. 89-90


Le soleil me trace la route, Sandrine Bonnaire (2010)

Éditions Stock. 297 pages.
ISBN : 978-2234063235

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