« Deux amours ont donc bâti deux cités, l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité de la terre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité de Dieu. » (S. Augustin)

image« Il établit, d’abord, ce thème : que toutes les forces de l’univers civilisé se concentraient désormais en deux camps, le monde et Dieu. Jusqu’alors, ces forces avaient été incohérentes et spasmodiques, éclatant de manières diverses : les révolutions, les guerres avaient été comme des mouvements de foule, sans règle ni direction, indisciplinés. Et, pour répondre à cet état de choses, l’Église, elle aussi, avait agi au moyen de sa catholicité : opposant des francs-tireurs à d’autres francs-tireurs, répondant à des attaques désordonnées par autant de répliques appropriées. Mais, depuis les cent dernières années, on pouvait nettement apercevoir que les méthodes du conflit étaient en train de changer. L’Europe, en tout cas, s’était décidément fatiguée des luttes intestines. L’alliance du capital et du travail illustrait ce changement dans la sphère économique ; le partage pacifique du continent africain par les diverses nations européennes l’illustrait dans la sphère politique ; et c’était encore ce changement qu’illustrait, dans la sphère spirituelle, le développement de la religion humanitaire.

Contre cette centralisation des forces du monde, l’Église, de son côté, avait tâché à se concentrer plus étroitement. Grâce à la sagesse de ses pontifes, sous l’inspiration de Dieu tout-puissant, les lignes de son action n’avaient point cessé de se resserrer. Percy en donna pour exemple l’abolition de tous les usages locaux, y compris ceux des rites orientaux, longtemps conservés avec un soin jaloux, l’établissement à Rome des cardinaux-protecteurs, la tendance croissante des ordres monastiques à se fondre en un seul, et sous l’autorité d’un seul Général suprême – bien que plusieurs de ces ordres eussent tenu à garder leurs noms anciens. Il rappela aussi de récents décrets fixant définitivement le sens et les limites de la décision de l’infaillibilité pontificale ; il rappela le remaniement du droit canon et l’immense simplification qui s’était faite dans la hiérarchie. Mais, parvenu à ce point, il s’aperçut qu’il courait le risque de rompre le fil de son discours ; et il se hâta de revenir à la signification des événements des mois précédents.

Tout ce qui avait eu lieu jusqu’alors, dit-il, ne pouvait manquer d’amener ce qui venait d’avoir lieu, c’est-à-dire la réconciliation du monde entier sur des bases autres que celle de la vérité divine. L’intention de Dieu et de ses vicaires avait été de réconcilier tous les hommes en Jésus-Christ : mais la pierre d’angle, une fois de plus, avait été rejetée et, au lieu du chaos que l’on avait prophétisé, voici que se formait une unité sans équivalent dans l’histoire ! Chose d’autant plus dangereuse qu’elle contenait plus d’éléments incontestablement bons. Ainsi, la guerre, suivant toute apparence, était désormais éteinte : et ce n’était point le christianisme qui l’avait éteinte ! Les hommes avaient compris que l’union valait mieux que la discorde : et c’est en dehors de l’Église qu’ils l’avaient compris ! En fait, les vertus naturelles s’étaient soudainement épanouies, tandis que les vertus surnaturelles avaient été méprisées. La philanthropie avait pris la place de la charité, le contentement celle de l’espérance, et la science s’était substituée à la foi.

— Oui, mon fils ! dit la douce voix, pleine d’affection. Et quoi encore ?
— Quoi encore ? reprit Percy… Eh bien ! des mouvements tels que celui-là ne pouvaient manquer de produire des hommes. Et l’homme de ce mouvement nouveau avait été Felsenburgh. Il avait accompli une oeuvre qui, de la part d’un homme, semblait miraculeuse. Il avait mis fin à l’éternelle division entre l’Orient et l’Occident : par la seule force de sa personnalité, il avait prévalu sur les haines internationales et les luttes des partis. L’enthousiasme qu’il avait allumé dans les cœurs anglais, toujours peu enclins à s’exalter, était bien, lui aussi, une sorte de miracle. Et, de même, il avait enflammé la France, l’Espagne, l’Allemagne. Percy décrivit, une fois de plus, les scènes singulières dont il avait été témoin et cita quelques-unes des épithètes attribuées à Felsenburgh, même dans les journaux les plus pondérés. Ces journaux l’appelaient le Fils de l’homme, à cause de son cosmopolitisme, le Sauveur du monde, parce qu’il avait tué la guerre ; d’autres allaient même… – ici, la voix du prêtre trembla –, allaient même jusqu’à l’appeler Dieu incarné, parce qu’il était le plus parfait représentant de l’élément divin qui réside dans l’homme ! »

p. 165 à 168


Lord of the World (Le Maître de la terre), Robert Hugh Benson (1907)

Éditions Pierre Téqui. 422 pages.
ISBN : 978-2740306543

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