Jésus, ce Dieu apolitique

sdr« Nous allons arriver maintenant à des textes qui rapportent des paroles de Jésus lui-même, et que les exégètes considèrent comme vraisemblablement authentiques. Autrement dit, il ne s’agit plus d’une interprétation venant du milieu des premiers chrétiens, mais effectivement de l’expression des prises de position de Jésus (dont, évidemment, l’attitude de ces premiers chrétiens allait découler). Il y en a cinq principales. Et, bien entendu, la première est le célèbre Rendez à César. Je rappelle brièvement l’histoire (d’après Marc XIII, 13 sq). Les adversaires de Jésus essaient de le « surprendre », et ce sont des partisans d’Hérode qui viennent poser la question : Après lui avoir fait des compliments sur sa sagesse, on lui pose la question : « Faut-il payer l’impôt à l’empereur ? » « Est-il permis ou non de payer le tribut à César ? Devons-nous payer, ou ne pas payer. » Or, la question elle-même est déjà éclairante : ils cherchent, dit le texte, à le prendre au piège « par ses propres paroles ». Et s’ils lui posent cette question-là, c’est que le débat a déjà eu lieu. C’est-à-dire que la réputation de Jésus est qu’il est hostile à César ! Il a dû courir des histoires sur lui selon lesquelles il recommandait de ne pas payer les impôts, pour que l’on vienne lui demander justement cela, afin de pouvoir l’accuser devant les Romains. Jésus s’en tire, comme très souvent, par une réponse ironique.

« Donnez-moi une pièce d’argent, afin que je la voie. » Et quant on la lui a donnée, à son tour, il pose une question : « De qui sont cette effigie et cette inscription ? » Il s’agissait évidemment d’une pièce romaine. Cela faisait partie des moyens habiles d’intégration des Romains : ils répandaient leur monnaie dans tout l’Empire, et elle devenait la monnaie de base, par rapport à laquelle toutes les autres étaient mesurées. On lui répondit cette évidence : « De César. » Or, il faut savoir que dans le monde romain la marque individuelle sur un objet était le signe de la propriété. Exactement comme dans le Far West au XIXe siècle, la marque sur le bétail : telle marque était le signe de la propriété de telle personne. C’était le seul moyen pour s’y reconnaître, et dans le monde composite qu’est l’Empire romain, il en était de même pour tous les biens, on mettait un sceau, un cachet, une marque de peinture, et chacun avait la sienne. Mettre la tête de César sur la pièce de monnaie était beaucoup plus qu’une décoration ou un honneur, mais c’était la « marque » attestant que toute la monnaie en circulation dans l’Empire appartenait à César. C’était très important : le détenteur de cette monnaie devenait un possesseur précaire, jamais vrai propriétaire des pièces de bronze ou d’argent (et c’est pourquoi on changeait d’effigie lorsque l’empereur changeait) : le seul propriétaire était César. Dès lors, la réponse de Jésus est simple : « Rendez à César ce qui est à César », vous venez de reconnaître que le signe de César se trouve sur cette monnaie, donc puisque cette pièce lui appartient, donnez-la-lui quand il la demande ! À ce moment, Jésus ne légitime pas l’impôt, il ne conseille pas d’obéir aux Romains : il se borne à les mettre en présence d’une évidence ! Mais qu’est-ce qui est à César ? Précisément l’excellent exemple pris par Jésus le rend évident : ce qui porte la marque de César ! là se fonde son pouvoir et sa limite ! Où est la « marque » de César ? en dehors des pièces d’argent, sur les monuments publics, sur certains autels… ; et c’est tout ! Rendez à César : donc, vous pouvez payer l’impôt, de toute façon cela n’a aucun sens et aucune importance, car puisque tout l’argent appartient à César s’il voulait le confisquer purement et simplement, il pourrait le faire. Ainsi payer l’impôt ou ne pas le payer, ce n’est pas une question de fond. Pas même une vraie question politique. Mais tout le reste, où il n’y a pas la marque de César, ne lui appartient pas ! Tout le reste est à Dieu. Et c’est ici que se situe la véritable objection de conscience. Car cela veut dire que César n’a aucun droit sur ce « reste ». C’est-à-dire d’abord la vie. César n’a pas le droit de vie et de mort, César n’a pas le droit de lancer des hommes dans la guerre, César n’a pas le droit de dévaster et ruiner un pays… Le domaine de César est très limité, et l’on peut, au nom du droit de Dieu, s’opposer à la plupart de ses prétentions. Jésus récusait ainsi les Hérodiens car ils ne pouvaient rien lui objecter ! Ils étaient quand même des Juifs, et puisque notre texte dit que ceux qui posent la question sont « des Pharisiens et des Hérodiens », on peut être certain que ce sont des Juifs pieux. Par conséquent, ils ne peuvent refuser cette affirmation de Jésus : « Tout le reste est à Dieu ! » Et Jésus en même temps répond indirectement aux Zélotes qui voulaient transformer le combat de libération d’Israël en un pur combat politique, en leur rappelant quels devaient être la limite mais aussi le fondement de ce combat. »

p. 89 à 92


Anarchie et christianisme, Jacques Ellul (1988)

Éditions La Table Ronde, collection La petite Vermillon. 158 pages.
ISBN : 978-2710308805

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