La Colère aimante de Dieu

9782740308219-475x500-1« L’impureté fondamentale de la question de Job, et qui se glisse jusque dans le cœur de ces saintes âmes, c’est de prêter à Dieu une responsabilité infinitésimale dans l’éternité de l’enfer. « Il pourrait s’Il voulait… » et à partir de là nous avons du mal à comprendre qu’Il est totalement innocent de tout, absolument de tout, même de l’éternité de l’enfer : innocent comme l’enfant désarmé dont Il a voulu prendre le visage, impuissant comme celui-ci en face d’un refus implacable. Une fois nettoyés de l’illusion qui nous fait reporter sur Dieu une part de responsabilité, fût-elle infime, dans ce malheur que l’amour n’accepte pas et ne pourra jamais accepter, notre révolte devant le Mal ne disparaîtra pas puisqu’elle vient de l’amour, elle se portera seulement et purement sur les vrais responsables… et alors nous comprendrons la Colère de Dieu, qui est au fond la colère même de Job trouvant enfin son vrai point d’application.

Dieu n’accepte pas le péché, Il n’accepte pas le malheur éternel de ceux qui se détournent de Lui, Il se révolte comme nous, plus que nous, contre une telle perspective. Il l’accepte parce qu’Il faut respecter jusqu’au bout la liberté humaine, mais Il ne l’accepte pas dans l’indifférence soi-disant transcendante d’un bonheur impassible : Il l’accepte dans la Colère, la colère insondable qui est au fond le visage même de son Amour sans repentir pour ceux qui se perdent. « Maudits par Dieu, disait le Curé d’Ars… Dieu qui ne sait que bénir ! » : contradiction évidente dans les termes, où l’on voit bien que la malédiction, c’est la bénédiction elle-même mise en échec par le refus des damnés mais ne s’y résignant pas, ne s’y habituant pas, éternellement offusquée et comme stupéfaite devant une horreur pareille.

La Colère de Dieu est donc bien l’aveu d’un échec, l’échec de son Amour en face de telle âme précise… non pas, bien sûr, l’échec de son plan d’amour en général, lequel utilise le péché et l’enfer lui-même au service de sa gloire et de son triomphe. Dieu échoue réellement auprès des âmes qui se perdent ; sa victoire signifie qu’Il utilise cet échec même pour mieux faire resplendir son Amour, mais sa Colère signifie qu’Il n’est pas pour autant indifférent à cet échec partiel et que c’est dans cette non-indifférence que resplendira en fin de compte, malgré les damnés, la gloire de l’Amour outragé. L’amour trouve ici sa gloire et son triomphe, non pas en se détournant des révoltés pour ne plus s’occuper que des élus, mais en manifestant éternellement que les damnés ne sont pas, dans le cœur de Dieu, moins aimés que les élus ni que Dieu même : et c’est cela la Colère de Dieu, car éternellement les damnés refuseront cet amour qui, éternellement, fera entendre une protestation effrayante et infinie de ce refus… ce qui veut dire que cet Amour ne désarmera jamais. C’est donc en cela qu’Il triomphera quand même, en ne démissionnant pas, en manifestant éternellement qu’Il n’acceptera jamais d’avoir pour les damnés l’indifférence dont nous l’accusons et qu’Il ne se lassera jamais au contraire de les aimer.

On peut ainsi pressentir pourquoi Dieu et les élus seront irrésistiblement heureux quand même : non parce qu’ils seront indifférents au sort des damnés (ne voulant envisager que le triomphe final du plan rédempteur), mais précisément au contraire parce qu’ils ne s’y résigneront pas et protesteront éternellement qu’ils ne s’y résignent pas. Cette protestation étant la colère de l’Amour est aussi la gloire de l’Amour, je dis l’Amour pour les damnés. C’est justement parce que les damnés n’obtiendront pas que Dieu et les élus cessent de les aimer qu’ils n’obtiendront pas qu’Ils cessent d’être heureux. C’est peut-être ce que découvrait Angèle de Foligno lorsque, dans une extase, elle se voyait aimant les démons eux-mêmes et, se réjouissant à cause d’eux elle ajoutait : « Ô profondeur ! profondeur !…. »

Si les damnés pouvaient introduire en Dieu l’indifférence dont nous l’accusons lorsque nous refusons le dogme de l’enfer, ils obtiendraient à la fois d’être délivrés de leurs tourments, et de précipiter Dieu dans le malheur de ne plus être Dieu en n’étant plus l’Amour. »

p. 29 à 31


Un feu sur la Terre. Réflexions sur la théologie des saints.

Volume I – Une divine blessure,
Marie-Dominique Molinié (2001)

Éditions Pierre Téqui. 194 pages.
ISBN : 978-2740308219

1 réflexion sur « La Colère aimante de Dieu »

  1. Avouons qu’il est périlleux de trop s’avancer sur les sentiments de Dieu face à la peine du dam … on risque de parler beaucoup sans arriver à une conclusion véritable.

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