L’arche désolée

9782330031015« Le soleil avait disparu, et ils restaient assis sans un mot, le regard tourné vers le coffre en bois. Au bout d’un moment, Diane finit par dire :

— J’aimerais le voir.
— Très bien, fit Laski, qui sentit pourtant son courage vaciller.

Dans son esprit passa une image fugitive du bébé tel qu’il l’avait vu, du visage énergique qui l’avait regardé au moment de la mort. À quoi va-t-il ressembler, à présent, se demanda Laski, redoutant l’ouverture de la boîte. Lentement, il souleva le couvercle et toucha le paquet entouré d’un linge. Il était encore frais. De nouveau, Laski eut l’impression d’être dans un rêve.

— Il vaudrait mieux que tu me laisses le regarder d’abord, au cas où il serait vraiment trop abîmé.

Laski rabattit le linge propre et empesé. En dessous, il y avait un morceau de drap sale de couleur terne, aux bords effrangés et déchirés, qu’il déplia aussi, s’attendant à voir soudain le petit visage ; mais le drap ne cachait que des vieux bouts de chiffons posés l’un sur l’autre, qui couvraient à leur tour un sac-poubelle en plastique vert. Il défit le morceau de fil de fer qui tenait le sac fermé. Rabattant sans hâte le bord du sac, il découvrit la fière petite tête, à présent grise et froide. Avec délicatesse, il roula sur lui-même le reste du sac en plastique, et se trouva confronté à la cavité béante de la poitrine et du ventre de son fils.

— Ils ne l’ont pas refermé, dit Laski, les mains tremblant autour du sac.
— Ça ne fait rien, dit Diane. J’ai vu.

Laski déplia le sac jusqu’à ce que le bébé fût complètement visible ; son torse n’était plus, jusqu’à la colonne vertébrale, qu’une cage tendue de peau, contenant, comme l’aurait fait une coupe, une petite flaque de sang. À la dérive dans la mare flottait un bâtonnet de plastique gravé d’un numéro. Un embrasement fit rage à travers le corps de Laski, gonflant sa poitrine d’un afflux de sang, lui brûlant la gorge.

— C’est ça, la mort ! s’écria-t-il, les larmes lui jaillissant des yeux. Mais c’est banal à pleurer !

Ses yeux descendirent vers les longues jambes du bébé, et ses petits pieds posés sagement l’un sur l’autre : la mort s’était emparée d’eux, et les avait pétrifiés. De nouveau, Laski regarda, au fond de ce trou béant qu’était le corps du bébé, l’armature de la colonne vertébrale. Ils ont enlevé ses poumons et son estomac, ils ont retiré tous ses viscères. Ils lui ont même ôté son petit cœur. Une nouvelle fois, Laski fut submergé par son amour pour ce petit garçon qui gisait devant lui, complètement mutilé. Il prit dans la sienne la main droite du bébé, déplia ses petits doigts raides, et il examina sa paume minuscule et froide. Les doigts de l’enfant résistaient aux siens, avec la poigne inflexible de la mort. Ses ongles sont si menus, et si parfaits. Laski regarda le visage de son fils et s’aperçu qu’il avait subi une étrange transformation. Ses traits avaient acquis une maturité totale ; ils ressemblaient maintenant à ceux d’un homme âgé, comme si le bref moment de son existence où il avait virevolté entre les mains du médecin avait été une vie entière, de ses débuts jusqu’à sa fin. Le triomphe et la rage, la victoire et la défaite, tout cela avait à présent disparu de son visage, et ses yeux clos irradiaient la sérénité.

— Il est tellement adorable… dit Diane, ses larmes tombant sur l’exquise petite tête, aussi finement ciselée que celle d’une statue grecque. Il s’est tant battu pour venir au monde.

Puis l’océan de chagrin l’engloutit, et elle sanglota avec rage, comme un vent marin qui sculpte dans la mer des vagues redoutables. Et, au milieu de la tempête, le petit coffre en bois flottait calmement, avec son étrange petit passager, le bébé qui était aussi un vieillard. »

p. 81 à 84


Swimmer in the Secret Sea (Le nageur dans la mer secrète), 

William Kotzwinkle (1975)

Éditions Actes Sud, collection Les inépuisables. 89 pages.
ISBN : 978-2330031015

2 réflexions sur « L’arche désolée »

  1. Merci de ce beau texte qui ne peut que pousser à réfléchir …!

    Aimé par 1 personne

    1. Oh oui…

      Il s’agit de l’un des 10 livres de la collection Les Inépuisables d’Actes Sud.

      C’est le second que je lis (le premier étant Baleine de Paul Gadenne), et je suis frappée par la justesse du titre de cette toute petite collection : les textes sont en effet inépuisables…

      Aimé par 1 personne

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