Que Sa volonté soit faite

9782204094245« LETTRE 476

« Montfriloux », le 3 septembre 1978

Ta dernière lettre […] confirme tout ce que je pense et tout ce que je trouve dans l’Évangile et la prière à propos de l’urgente réformation qui doit s’opérer chez moi. Cela fait vingt ans (!) que cette réforme-là traîne. Et beaucoup d’aspects de ma vie passée commencent à s’éclairer à la lumière d’aujourd’hui. C’est certainement une grande grâce qui m’est faite de connaître mon état (sous le regard de Dieu). J’ai vécu trop longtemps dans l’ignorance (semi-volontaire) et le refus. Ma deuxième conversion, il y a quatre ans, n’a été que partielle : elle portait principalement sur la Foi et le retour à Dieu par Jésus-Christ. Intelligence et cœur. Mais la volonté ? Mais le changement de comportement, de mœurs ? Mais l’abandon, la confiance que Dieu peut changer le pécheur, réellement ?

Tout cela m’était à peu près inconnu – je veux dire n’était pas descendu jusqu’à la vie de la foi (donc manque de foi, aussi…) ne s’était aucunement incorporé à ma vie spirituelle – qui demeurait étrangement et douloureusement coupée de la vie pratique et quotidienne, des actes concrets, de ma vie d’homme. Il y avait comme un bandeau sur mes yeux, une force de torpeur et d’aveuglement qui empêchait la grâce de parvenir jusqu’à mon comportement, jusqu’à mon être. Et tout en était à demi falsifié : la prière, d’abord ; la pratique sacramentelle (très lâche) ; la lecture spirituelle ; la représentation que je me faisais de la vie chrétienne (la mienne), et de ma vie humaine (par le fait même). Pendant des années et des années, il y a eu une insurmontable opposition venue de je ne sais où. Une opposition au perfectionnement réel. Depuis trois ou quatre ans, elle était devenue aiguë, perceptible, persécutrice et irréductible à la fois. Je ne consentais pas à devenir chrétien tout entier, me réservant, non telle ou telle petite chose, mais le domaine du vouloir ! La grâce n’y entrait pas – je ne la laissais pas entrer pour qu’elle accomplisse son oeuvre. Ainsi j’ai vécu littéralement coupé en deux au point de vue spirituel, et psychologique. Naturellement, je ne percevais que le côté psychologique de cette situation. C’est peu de dire que j’en souffrais ; ce fut souvent intolérable (comme un feu ou un étouffement atroce). J’ai cherché des raisons humaines, et j’en ai trouvé à la pelle : névrose, séquelles de maladies, traumatismes infantiles, faiblesse congénitale, fatalité, réprobation, démon et mille autres choses plus curieuses encore. Bien sûr, plusieurs causes naturelles étaient là, jouant leur jeu. Pessimisme aidant, et « tenailles incandescentes » + l’espèce de gloire à être un héros du pire (sans y parvenir entièrement – grâce à la miséricorde de Dieu), je stagnais dans des bas-fonds qui me paraissaient irrémédiables, incurables. J’appelai le miracle. Il ne vint pas. Je ne voulais pas me mêler de cette réforme, mettre la main à la pâte ; il fallait qu’elle me fût donnée, gratuitement. Si parfaite me semblait la mort de ma volonté, si ancrée, si ancienne, que je jugeai ma cause désespérée du point de vue humain. Si je revivais, ce ne pourrait être qu’une résurrection. Rien ne bougeant, cette mort pesant des millions de tonnes, j’avais fini par ne plus attendre cette résurrection que pour l’autre vie. Pensée insensée : je repoussais dans l’autre monde l’accession à la dignité de chrétien ! et je me préparais déjà à vivre en sous-homme jusqu’à ma mort.

Le problème restait entier, indigérable, incompréhensible. Oui, c’étaient les ténèbres ; et j’étais arrivé au bout du rouleau ; le capital de mes illusions et de mes possibilités de dérobade était épuisé. Plus d’avenir, donc. L’arrêt. L’hébétude. Même humainement, je ne pouvais plus avancer. Plus de motifs ; ça n’avait plus de sens d’essayer d’être un homme. Ruine de la croyance dans le monde. Coups de queue du Néant, à droite à gauche, en moi et hors de moi. Poisson se débattant sur le sable, promis à l’asphyxie.

Ce fut la crise – toute récente – que je t’ai décrite dans ma dernière lettre. Elle n’est pas finie, oh non. L’aspect tornade a cessé, et les tourments et fustigations affreuses. C’était pour me rappeler à l’ordre, m’alerter, m’enseigner. Je puis me tromper, mais je crois devant Dieu que cette crise fut, est une crise de conscience, et aussi de croissance. Un examen de conscience comme je n’en ai jamais fait jusqu’ici. Je le dis à ma honte, et tu trouveras cela peut-être monstrueux, inconcevable en outre chez un chrétien. C’est pourtant la triste vérité qui vient de m’être enseignée dans les transes d’une douleur inconnue. Je connais mon état, pas seulement en bloc en tant qu’il est ténèbres et douleur, mais dans les détails, dans ses présupposés et ses prolongements, dans ses aspects les plus concrets, les plus triviaux, les plus quotidiens. Se connaître, c’est aussi (d’abord, je pense) connaître son (ses) péché – dans toute son étendue –, l’étendue de ses ravages. Péché qu’on ne conçoit bien qu’à la lumière de Dieu et de l’Évangile.

Je ne sais plus très bien ce que j’ai pu te dire dans ma lettre. J’ai dû t’écrire des choses bien confuses et contradictoires. C’est que la tornade battait son plein (un vrai sabbat de sorcières – ceci est à peine une comparaison, hélas) ; je ne pouvais pas encore comprendre ce qui réellement était en train de m’arriver. Je prenais la secousse comme les autres fois : le dos courbé, écrasé, passif, attendant que ça passe. « La fatalité de ma nature corrompue », une fois encore. Et je ne cherchai pas plus avant. Ce n’est qu’au cours des accalmies, que des vérités cinglantes m’étaient assénées. Lumière dévastatrice où cependant je pressentais peu à peu un message libérateur : plus seulement – comme jusqu’alors – une conscience, une constatation –, mais aussi, et surtout, une invitation, un appel pressant, puissant, urgent et suprêmement personnel.

Jamais encore ma volonté rebelle n’avait été touchée, ébranlée. Encore une fois, je me la réservais – elle n’était pas pour Dieu. Pour la première fois, oui pour la première fois – au moins sous cette forme de sommation –, je sentais, comprenais, touchais du doigt qu’une nouvelle conversion m’était demandée. Un complément de conversion : mais un complément de taille, tu en conviendras.

Je n’avais encore rien fait pour Dieu. Fais la part de l’exagération. Mais c’est bien ainsi pourtant que m’apparut la carrière que j’avais menée jusqu’ici. Pour la première fois, la Foi descendait dans mes membres – me montrait (me promettait) qu’elle pouvait y descendre, et faire oeuvre de rénovation, de progrès, de salut. Que j’avais à être chrétien jusque-là, et, qu’avec la grâce de Dieu, c’était chose possible ! Insondable bonté du Père, qui me montrait le chemin du retour à la vie ! Je ne l’aurais jamais trouvé tout seul. Intellectuellement je le savais. Je sais, nous savons même beaucoup plus de choses que nous ne sommes capables ou appelés à en porter ; nous savons même des choses qui ne se réaliseront que dans le siècle à venir, comme la vision de Dieu et des anges, notre propre résurrection, le Royaume dans toute sa splendeur. La foi nous fait tenir ces choses pour vraies et réelles, bien que leur mode de réalisation nous demeure proprement inimaginable, et absolument hors de portée de notre nature. Savoir ! Nous savons tous, d’après notre conscience, ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est bien et ce qui est mal. Mais on accède à un autre univers, à un nouveau mode d’être, lorsque la vérité s’applique à notre existence, passe dans nos actes, informe toute notre vie.

Je m’exprime bien mal, excuse-moi. Mais laisse-moi épancher tout ce que j’ai sur le cœur depuis quinze jours, et que je ne pourrais dire à nul autre qu’à toi.

Je connaissais la volonté de Dieu pour moi et je ne voulais pas la faire. Ou plutôt, je ne croyais pas vraiment que ce fût la volonté de Dieu. J’écartais cette hypothèse ; je la soustrayais à la sphère de la foi et de la vie spirituelle. Je ne voulais pas l’agréer pour mienne, m’y conformer, l’accepter. Écouter la Parole, mettre en pratique, suivre Jésus réellement, en un sens « perdre sa vie » – mais pour un gain combien inestimable. Les textes de l’Évangile abondent sur ce sujet : confesser que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu et notre seul Sauveur. Oui, oui, oui ! Mais ensuite, mais aussi : garder les commandements de ce Jésus, se renoncer, prendre sa croix, faire la volonté du Christ comme Il a fait celle de son Père ; parce que c’est Lui et qu’Il nous l’a demandé. Pour devenir « parfaits » et « saints » comme Il désire que nous soyons pour sa gloire et la gloire de son Royaume – et pour notre propre félicité. Et cela se fait sur la terre et dès à présent.

Faire la volonté de Dieu ; je n’avais jamais pensé à cela ! dont pourtant l’Évangile est rempli, qui est si naturel pour un chrétien, que la plupart des incroyants et des athées accomplissent – sans en avoir conscience. J’étais au-dessous des athées ! Je t’en prie, Didier, crois-moi ! Plus coupable, parce que baptisé et croyant.

Et maintenant, coincé, traqué, n’en pouvant mais, je me rends. Je veux me convertir, transformer cette masse d’inconscience et d’indolence que je suis, entrer enfin dans le vif du sujet…

Cette terrible crise n’est-elle pas un bienfait insigne ? Qu’humainement je n’attendais pas (sinon dans l’autre vie), à laquelle je ne pensais pas. La volonté de Dieu me concerne, moi, ici, tel que je suis, dès maintenant ! À cause de mon énorme retard et de ma paralysie morale (et des habitudes de péché que j’ai contractées), je ne puis commencer ce redressement qu’avec des moyens modestes, à un niveau forcément modeste, quasi à ras de terre. Il ne s’agit pas encore de courir dans la voie du salut, mais seulement de me lever de mon grabat. Chaque chose en son temps ; je dois d’abord apprendre à mettre un pied devant l’autre, comme un enfant de deux ans. Oh, je ne soulèverai pas des montagnes, mais seulement quelques brindilles en rapport avec ma misère et ma faiblesse. Néanmoins, je crois que Dieu me donnera la force de soulever ces brindilles. Peu à peu la force reviendra, et je soulèverai des choses plus importantes ; car tout est possible une fois qu’on a commencé à faire la volonté de Dieu et qu’on Le croit sur parole – qu’on croit fermement qu’Il nous en donnera la force.

Oui, je découvre une nouvelle terre. Même ma vie humaine passe par Dieu, ne peut passer que par Lui, par l’accomplissement de Sa volonté. Il veut que je L’aime de cette façon. Je n’avais encore jamais compris cela d’aussi près, de manière aussi existentielle.

Je suis mis au pied du mur. L’épée dans les reins parce que je suis particulièrement récalcitrant. Mais la souffrance d’aujourd’hui n’est pas encore souffrance pour le Royaume. C’est celle de la déconfiture de l’ancien système et de la vision brutale de l’abîme où j’étais tombé. Je ne suis pas encore un soldat du Christ. Je ne le serai – parmi les traînards, dans les derniers rangs – qu’en m’engageant réellement dans la voie du redressement, en me faisant violence.

Tu comprends à présent tout le poids de lumière contenu dans ta lettre, tout l’impact, toute la brûlante actualité. Si tu t’étais contenté de me rassurer en médecin, de me calmer avec un peu d’aspirine ou en me conseillant les bains de mer, je me serais probablement jeté dans le désespoir. Mais tu me montres qu’en tout ceci il y va de rien de moins que la volonté de Dieu et me procures par la même un soulagement infini, un espoir, une issue. Tes propos convergent avec les réflexions nouvelles qui me viennent depuis une quinzaine de jours.

J’ai déjà supprimé le vin. La cigarette, oui, il faudrait, bientôt… Levers et couchers aussi… L’assiduité à ma table de travail. Bien d’autres réformes « ascétiques » que me dicteront les circonstances. Car je viens de loin ; le handicap est considérable. Ces premières réformes, coûteuses, quoique bien timides, seront mes premiers pas dans la voie d’homme et de chrétien – les deux sont inséparables pour moi. Les raisons humaines de vivre en homme sont pour moi inopérantes ; elles n’ont presque aucune prise sur moi (c’est là qu’il y aurait peut-être séquelles de névrose). Je ne puis me décider à mon humanité que sur l’ordre de Dieu. Pour Lui, parce qu’Il me le demande, peut-être trouverai-je le courage de vivre – et un peu de joie par-dessus le marché. Je ne désire plus rien d’autre au monde : dépendre tout entier de Lui à travers Sa volonté. Qu’y a-t-il d’autre à faire ? Non que les intérêts du monde m’aient déserté. Ils sont bien là, au contraire, mais ils ne suffisent pas à me faire vouloir ; ils me brûlent, mais ne m’entraînent pas. Qui donc me décidera à vivre si ce n’est Dieu ? Je veux dire : quelle autre considération que celle de faire Sa volonté pourra jamais me décider à vivre sur cette terre, à écrire, à travailler ? Hors de cela, ce ne peut être que la mort, mille fois la mort. Lui seul, semble-t-il, peut me redonner de l’appétit pour les tâches humaines. Lui seul pourra m’initier à la vie, à ma vie, au sens et à la beauté de cette vie. Tout est mort en dehors de cela.

Prie bien pour moi, cher. Les temps sont critiques. La partie est serrée. Il faut que le Christ ait sur moi la victoire. Moi, je sais ce que je vaux… Pas cher. Que les démons sortent vite de ma volonté-citadelle-fermée. J’y entretenais chaque jour un réprouvé (j’exagère sans doute). Mais comprends-tu que la Grâce de mon Baptême n’avait pas encore pénétré dans ce bastion d’orgueil et de luxure ? Cette grâce y était sûrement en germe, mais elle ne s’était jamais développée.

Dis-moi, cher Didier, que tu n’aperçois pas trace de délire ou de grave erreur dans le grand débat que je viens de te décrire. Toi, ami et prêtre, continue à me dire la vérité, aussi dure soit-elle. C’est de cela que j’ai le plus besoin à l’heure actuelle. La vérité, la lumière ; et la bonne volonté, et la volonté tout court. Sans vouloir jouer les Pascal, je suis entre deux gouffres ; je ne puis rien. Mais aussi, « je suis tout en Celui qui me fortifie ». Que je croie seulement en Sa toute-puissance ! et que je fasse ! Prie en ce sens.

Non, je ne crois pas rêver. C’est bien le combat à outrance entre le Bien et le Mal. Le seul. Et il faut tenir, jusqu’à l’heure de la mort. »

p. 329 à 335


Cette sombre ferveur. Lettres à Didier II (1975-1980), Vincent La Soudière (2012)

Éditions du Cerf, collection Intimité du christianisme. 555 pages.
ISBN : 978-2204094245

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