Requiem polychrome

CVT_Retour-a-Little-Wing_9682« Nous emmenions parfois des filles au sommet de la fabrique, mais en général, il n’y avait que nous. Nous quatre : Lee, Ronny, Hank et moi. La nuit, ça valait n’importe quel télescope, c’était bien supérieur aux planétariums que nous visitions avec nos profs de collège ou de lycée. Parce qu’au sommet de ces vieux silos en ciment et en bois, nous trouvions des petits coins pour nous allonger sur le dos, regarder les étoiles, boire de la bière, fanfaronner et rêver. Notre ville, Little Wing, s’étendait à nos pieds : pas grand-chose à y voir et en régression permanente, pas même un feu de voiture qui clignotait dans le noir, et nous étions tous d’accord, tous, pour la dénigrer, pour vouloir partir, aller ailleurs, n’importe où. Il y avait cette idée que rester ici représentait un échec, que c’était bon pour les péquenauds – allez savoir ce qu’on pensait à l’époque, ces nuits-là…

[…]

Lee et Ronny préféraient les couchers de soleil et les levers de lune. Un train de marchandises en route pour l’ouest grondait dans la nuit, sans jamais s’arrêter, sa lumière de cyclope tranchant le noir, son sifflet, le bruit le plus perçant au monde et, perchés au sommet de cette tour, leurs jambes étaient en coton comme si la structure risquait de s’effondrer. Ces deux-là : toujours défoncés, toujours à chanter Idiot Wind ou Meet Me In The Morning, à jeter leurs canettes vides dans la nuit, sur les trains de passage, à l’écoute d’un crash, à l’écoute d’une sirène de police qui ne venait jamais, d’une figure d’autorité qui leur dirait : « Descendez de là, bon Dieu ! » Mais non. La ville entière était toujours trop clémente, trop endormie, elle somnolait devant les écrans de télé bleutés où le charme de Johnny Carson la plongeait dans un ronflement comblé.

Mais ces couchers de soleil… Ce sont eux qui me firent comprendre en premier que Lee n’était pas comme nous, qu’il était peut-être même destiné à devenir célèbre. Car lors des dix ou vingt minutes avant que le soleil s’éteignît à l’ouest, il exigeait toujours un silence absolu. Et je ne sais pas pourquoi, mais nous l’écoutions, nous lui obéissions. Nous restions assis, à siroter la bière de nos vieux, les yeux fixés sur le ciel caméléon, et nous écoutions Lee. Nous étions sa cour.

— Vous entendez ? nous demandait-il, mais d’un ton plus affirmatif qu’interrogatif. Vous entendez cette sonorité, cette note ? Je vous jure, cette couleur là-bas, ce rose. Quand ce rose se met à rougir, il est exactement comme cette note, j’arrive pas à la décrire, mais elle est aiguë, mélodieuse. Et cet orange, vous l’entendez ? Pas l’orange marmelade, celui dans les tons de pêche. Vous l’entendez ? Oh les mecs ! J’ai hâte d’entendre les bleus ! Les bleus et les violets ! Puis la dernière longue note noire et grave cette note de basse retentissante qui dit : « Allons, c’est l’heure, bonne nuit. Bonne nuit l’Amérique, bonne nuit. » Je ne comprenais jamais trop ce qu’il racontait, mais j’essayais. J’essayais d’écouter, d’entendre la musique de coucher de soleil dont il nous parlait. Mais je n’y arrivais pas. Je ne l’entendais pas. »

p. 82 à 86


Shotgun Lovesongs (Retour à Little Wing), Nickolas Butler (2014)

Éditions Autrement, collection Littératures. 448 pages.
ISBN : 978-2746734913

 

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