Faux et usage de faux

A14090« Petite et carrée, entièrement tendue de velours noir et fermée par une lourde porte de coffre-fort, la chambre des reliques ne s’ouvre que parcimonieusement, une ou deux fois par semaine, aux heures les plus indues, et les plus irrégulières, car un suisse en culottes bouffantes, armé d’une lance, inscrit chaque matin à l’entrée de la Résidence, à l’usage des badauds, à la craie sur un petit écriteau d’ardoise, si la chambre des reliques sera ou non ouverte ce jour-là, et à quelles heures. Or le roi qui possède cette collection, qu’il tient en partie de ses aïeux, mais qu’il a enrichie considérablement, en achetant de nombreuses pièces à des marchands ambulants, des mages qui font le trafic de l’Orient à l’Occident, de reliques divines, fragments d’étoffes ou d’instruments de souffrance, particules de la Croix, bribes d’os ou d’entrailles ayant appartenu à un saint, et qu’ils bricolent souvent de toutes pièces, apocryphes, à partir de la chair recueillie des mendiants lépreux, ou même de viande de cochon recolorée, en y apposant de faux scellés, de fausses digitales, de faux parchemins qui certifient le passage des objets de mains en mains, ce roi-là est fort capricieux, et la foule qui se désintéresse de sa marotte obsolescente ne se presse plus depuis longtemps aux grilles de la Résidence, et les heures d’ouverture renouvelées chaque jour selon son humeur ont beau ne pas être respectées, personne ne proteste.

Petite et carrée, entièrement tendue de velours noir et fermée par une lourde porte de coffre-fort, cette pièce est traversée dans son obscurité de faisceaux de lumière qui s’abattent sur les coffrets et sur les châsses, sur les grands reliquaires triptyques en forme de tours, de pyramides, d’autels et de bénitiers où stagnent les humeurs sacrées, ces pinceaux lumineux s’abattent comme des stigmates, on ne sait d’où, de ce plafond tapissé par une nuit orientale étoilée, sur les crucifix et les madones, les couronnes de rubis et de diamants, les tiares incrustées, les camées d’onyx, les coraux et les ébènes, et sur ces calottes de velours gris, dans les petits meubles d’ivoire, qui moulent côte à côte les crânes d’un saint et de sa mère, posés sur un coussin brodé, les mâchoires inférieures détachées, l’os blanc crénelé des lèvres, la voûte palatine où s’accroche, en une perle, le tulle blanc d’un voile qui laisse transparaître, derrière le verre taillé en cristal des montagnes, les deux rubis étincelants placés dans l’orbite des yeux. Des ostensoirs cylindriques recèlent les mains coupées et baguées, greffées, montées sur des attelles de fer, des grands martyrs, dont les ongles ont poussé longtemps après la mort, et dont la peau jaunie, écaillée, conservée dans nul alcool, laisse par endroits de petits cônes de poussière (car la poussière n’est autre que la décomposition des peaux, et la sueur des objets) …

Le roi qui possédait cette collection et qui se promenait, durant les vêpres, entre les allégories de la vertu gravées en bas-reliefs sur ses retables, ses jaspes verts, ses améthystes, ses cornalines et ses lapis-lazulis, avait confié le vœu à son confesseur que son corps, après sa mort, soit remis à des embaumeurs qui le découpent et le partagent secrètement en autant de parties saintes, de reliques qui seraient exposées au public encerclées de joyaux sous les faisceaux de lumière, dans sa chambre noire, mais le confesseur, sournois malgré la blancheur de sa batiste, dénonça ce souhait sacrilège aux oreilles du pape, qui excommunia le roi. Alors le roi fit assassiner son confesseur. »

p.103 à 106


Vice, Hervé Guibert (1991)

Éditions Gallimard, collection L’arbalète/Gallimard. 136 pages.
ISBN : 978-2070140909

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