Quand la main gauche éclipse la main droite : le démon du génie

31EyKavfkdL._SX327_BO1,204,203,200_« … Et le ciel se retira alors comme un programme qui cesse d’émettre. On ne fait pas impunément l’ésotérique de la télévision. On ne se confronte pas impunément au réceptacle de la magie noire le plus puissant de son époque comme ça, en passant, comme si de rien n’était, sans y laisser quelques plumes, le cœur de son cœur ou l’amour de sa vie, basculé sur l’aile enténébrée de l’Ange… L’art est dangereux.

Si la dernière image de Fire Walk with Me est celle de la transfiguration de Laura Palmer, le dernier mot prononcé est et reste « Garmonbozia », un mot imaginaire, le seul de toute l’épopée. Il est alors sous-titré à l’image : « douleur et chagrin ». Le Garmonbozia, c’est la monnaie de la Loge. C’est ce que Bob doit puiser dans le cœur de ses victimes pour le donner à son « opposé », Mike, et à leur « supérieur » : l’Homme d’un Autre Endroit. La douleur et le chagrin nourrissent les agents du centre contre-initiatique. Et c’est sans surprise que nous apprenons, malgré la parousie finale du film, que Lynch sortira complètement abattu d’une oeuvre dont il était si fier. Les critiques seront désastreuses ; les entrées au cinéma peu nombreuses ; l’histoire s’arrêtera là. Mais surtout, rien ne sera jamais plus pareil. Du style de l’artiste à ses conditions de réception, tout sera triste désormais.

« Le vrai Dale Cooper est dans la Loge et il ne peut pas sortir« , dira, depuis le futur jamais réalisé de la série, Annie Blackburn, dans un rêve prophétique de Laura Palmer. Une phrase qui s’adresse moins à elle qu’à nous, et qui nous rappelle au destin de notre miroir. C’est que, comme Lynch le fait répéter à ses personnages dans Inland Empire, magie ou pas, « toute action a des conséquences« . Ce n’est pas seulement Sarah ou Laura Palmer qui ont vu Bob leur apparaître, en épiphanie, sur le corps d’un tiers, c’est David Lynch lui-même, hallucinant l’esprit du mal sur un modeste décorateur de plateau. Ce n’est pas seulement Dale Cooper qui a été confronté à la Loge Noire, depuis le monde de l’âme, c’est encore David Lynch, voyant Michael J. Anderson lui parler à l’envers alors qu’il avait la tête plaquée contre le métal d’une voiture brûlante. Ce n’est pas seulement Dale Cooper qui a suivi son intuition dans une enquête qui, une fois dépassée, s’est transformée en quête des « coulisses du monde« , c’est toujours David Lynch, avançant pas à pas dans les chemins contre-initiatiques de la télévision comme « monde des formes en suspens » du capitalisme pour en produire l’ésotérique par une Voie de la Main Gauche appropriée, se croyant temporairement protégé par ses croyances syncrétiques et sa foi New Age (mais aussi sa profonde gentillesse, sa délicieuse humanité, son aspiration permanente à la bonté, son incapacité charmante à blesser qui que ce soit : ce qui ne suffit pas, ce qui ne suffit jamais). Enfin, ce n’est pas seulement Dale Cooper qui s’est retrouvé bloqué dans la Loge Noire, c’est David Lynch, succombant aux forces qu’il a imprudemment déchaînées. Et les films qui suivent Twin Peaks ne sont dès lors plus de David Lynch. Ils ne le sont pas plus que Leland est responsable de ses actes, ou que Cooper est encore Cooper une fois passé par le centre contre-initiatique de la Loge Noire, mais son double. Lost Highway, Mulholland Drive ou Inland Empire devraient être signés par Bob. Le vrai Lynch est dans la Loge et il ne peut pas sortir.

Pour être allé plus loin que quiconque dans la poésie absolue avec Les Illuminations et pour avoir terminé trafiquant, le visage brûlé, la jambe tranchée, avec un esprit de boutiquier, Arthur Rimbaud avait été, selon André Suarès, tel un Paul McCartney, remplacé : « On lui voit corps, note Suarès, mais il n’a plus d’âme » Cinq années mystérieuses séparent le Rimbaud des Illuminations (dont il remet le manuscrit à Verlaine à Stuttgart en 1875) de celui qui s’installe comme contremaître des trieuses de café de la compagnie Bardey à Aden en août 1880. Ces cinq années, marquées de voyages et d’errances, le voient changer physiquement au yeux des rares proches qui ont l’occasion de le rencontrer. On note sa longue barbe blonde, sa peau tannée couleur de vieux cuir, sa parole plus brève, son refus de s’entretenir de poésie. Sa correspondance se fait plus sèche, « objective », notant patiemment les sommes gagnées, et parfois mal orthographiée – fait étrange pour un ancien élève surdoué. Et Suarès de spéculer : « On se demande s’il n’a pas eu un sosie, un compagnon intime, qui l’aurait assassiné dans un de ses voyages, à Hambourg ou à Stockholm : ce moment de la vie de Rimbaud est le plus obscur : point de lettres ; ses amis de Paris ne le voient plus. Il vagabonde du nord au sud. Un compagnon, son confident de toutes les heures, un Verlaine d’un nouveau genre, le tue et le dépouille, lui prend tout et jusqu’à son écriture ; il se substitue à lui. Mais s’il peut dérober même la main, il ne peut la pensée. Le génie lui échappe. Et le grand silence commence. »

Quatre années séparent le Lynch de Fire Walk with Me de celui de Lost Highway. Quatre années qui le voient maigrir, s’émacier, se remettre à fumer, ses cheveux tourner au blanc, ses films omettre de présenter de vastes quantités de nourriture et ses images cesser de se formaliser sur des plans tableaux où l’érotisme innocent se mêle au sentiment de la justice et à l’amitié pour tous les êtres. Quatre années qui entraînent l’artiste vers des conclusions irrémédiablement noires, infernales, tristes à mourir. Quatre années qui transforment sa personnalité publique, lui ajoutent une main droite tremblante, un discours offensivement spiritualiste, néohippie, un combat permanent pour la méditation transcendantale, les armées du monde remplacées par des boucliers psychiques tirés d’un mystérieux champ de conscience unifiée, des puram pour son gourou, et la paix dans le monde comme cerise sur un gâteau dont il ne reste que des miettes.

C’est ce qui arrive lorsqu’on outrepasse artistiquement l’humain. Tous les artistes, un jour ou l’autre, se confrontent à leur limite. Un jour ou l’autre, ils se confrontent au démon de leur génie, à leur double à l’aile ténébreuse, aux Archontes du destin. »

p. 85 à 88


Trois essais sur Twin Peaks, Pacôme Thiellement (2018)

Éditions Presses Universitaires de France (PUF), collection Quadrige. 208 pages.
ISBN : 978-2130811770

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