Les saints des Derniers jours

9782330081591« D’autres morts sont plus dramatiques. C’est ainsi qu’il y a les Coureurs, une secte d’individus qui dévalent les rues aussi vite qu’ils peuvent en battant furieusement des bras, en frappant l’air et en criant à s’époumoner. La plupart du temps, ils se déplacent en groupes de six, dix, voire vingt, fonçant ensemble le long de la voie, ne s’arrêtant à aucun obstacle sur leur chemin, courant et courant jusqu’à ce qu’ils tombent d’épuisement. Leur but est de mourir aussi rapidement que possible, de se malmener au point que leur cœur ne puisse plus tenir.

Les Coureurs disent que personne ne serait assez courageux pour y parvenir tout seul. Dans une course en groupe, chaque membre est emporté par les autres, encouragé par les hurlements, fouetté jusqu’à cette frénésie d’endurance autopunitive. Il y a là un côté ironique : pour se tuer en courant, il faut d’abord s’entraîner à devenir un bon coureur, sinon on n’aura pas la force de se pousser assez loin. Les Coureurs se livrent donc à des préparatifs rigoureux pour accomplir leur destin fatal, et, s’il leur arrive de tomber alors qu’ils sont en chemin vers ce destin, ils savent se relever immédiatement et continuer. Je suppose que c’est une sorte de religion. Il existe plusieurs bureaux à travers la ville – un pour chacune des neuf zones de recensement – et pour adhérer on doit subir toute une série de difficiles épreuves d’initiation : retenir son souffle sous l’eau, jeûner, mettre la main sur une flamme de bougie, ne parler à personne durant sept jours. Une fois accepté, on doit se soumettre au code du groupe. Ce qui implique entre six et douze mois de vie en communauté, un régime rigoureux d’exercice et d’entraînements, ainsi qu’une réduction progressive de la quantité de nourriture ingérée. Lorsqu’un membre est prêt à faire sa course fatale, il a atteint simultanément son point ultime de force et de faiblesse.

Théoriquement, il peut courir éternellement, mais en même temps son corps a brûlé toutes ses ressources. Cette combinaison produit le résultat recherché. Le candidat part avec ses compagnons le matin du jour fixé et court jusqu’à ce qu’il échappe à son corps : il court et hurle jusqu’à ce qu’il se soit envolé hors de lui-même. Il arrive un moment où son âme arrive à s’extraire et à se libérer. Son corps tombe alors à terre, et il est mort. Les Coureurs, dans leur publicité, prétendent que leur méthode a un taux de réussite de plus de quatre-vingt-dix pour cent – ce qui signifie que pratiquement personne ne se voit jamais dans l’obligation de faire une deuxième course à la mort. »

p. 22 à 24


In the Country of Last Things (Au pays des choses dernières), 

Paul Auster (1987)

Éditions Actes Sud, collection Babel. 272 pages.
ISBN : 978-2330081591

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