Le criminel prédestiné

41XWqeHxgeL._SX195_« Que faire d’autre ? Il demeura assis, bras croisés, mais quand il déporta son regard morne vers la lumière presque aveuglante de la cuisine, puis vit que Csonka, après avoir été ballotté et retourné sur lui-même, avait l’air d’un chat tapi contre terre prêt à bondir (son manteau froissé formait une bosse sur son dos ; les mains tendues comme des pattes raidies et les pieds écartés – à croire qu’il tentait de prendre appui sur le carrelage de la cuisine pour se relever), Simon repartit à la cuisine et, clignant des yeux à cause de l’afflux de lumière et des crampes qui lui vrillaient la nuque, essaya, sans trop savoir pourquoi, de remettre le cadavre dans sa position initiale. Mais il eut beau libérer les bras repliés sous le thorax, et il eut beau retourner le corps sur le dos, la vision de ce visage meurtri, figé dans une grimace à glacer le sang, lui sembla soudain si insupportable qu’il dut sur-le-champ et coûte que coûte faire quelque chose pour s’en prémunir.

Il le saisit alors sous les bras et, l’adossant contre le pied de la table, tenta d’asseoir sur son séant ce corps étonnamment lourd, à cela près que le tronc ne cessait de basculer d’un côté ou de l’autre ; changeant d’idée, il le traîna dans l’entrée, l’étendit sous le portemanteau et le recouvrit de plusieurs manteaux ; il s’avisa toutefois, qu’ainsi, « ça n’allait pas non plus », car la dépouille encombrait tout l’espace exigu, condamnant la porte, « si l’on voulait entrer ». De nouveau, il le traîna donc jusqu’à la chambre à travers la cuisine, marqua une pause, perplexe, à côté du lit, puis résolut finalement – avec l’impression que tant d’efforts lui coupaient les bras – de l’asseoir dans le fauteuil râpé du recoin le plus sombre. Il plaça sur les accoudoirs, bien à plat, les mains déjà un peu rigides, lissa au niveau du ventre les plis du manteau froissé et, non sans mal, lui croisa les jambes, comme si Csonka était confortablement assis là, puis il regagna la cuisine, éteignit la lumière et s’assit à son tour sur un tabouret. Cependant, le résultat ne lui convenait pas, dans la mesure où satisfaire d’un coup une double contrainte – réparer sa faute d’une manière ou d’une autre tout en niant l’avoir commise – n’avait certes rien de facile – sans parler du fait qu’au fond de tout cela œuvrait, sourde, une pulsion incontrôlable dont la cible hors d’atteinte se dérobait toujours, et qui prenait la forme d’une révolte primitive contre l’enfer de son impuissance maintenant qu’il se retrouvait si totalement démuni face à tout ce qu’il venait de commettre.

Sans moyen de s’en sortir, comme ligoté de l’intérieur, il se sentit écrasé sous le poids du cadavre, il n’arrivait pas à s’en décharger, le poser à terre ne l’avançait à rien, et alors qu’il avait baissé les bras et les laissait pendre, ballants, dans le vide, la dépouille alourdie de Csonka les lui tirait avec la même force qu’au moment où, agrippés l’un à l’autre sous les aisselles du mort, ils lui avaient cherché une place dans ce dédale infernal. À l’instar de Simon, qui lui appartenait irrémédiablement, Csonka n’avait plus rien ni personne en dehors de lui : la chute, comme des menottes, les enchaînait l’un à l’autre, de même que la branche cassée n’échappe pas à la main qui s’y cramponne, car loin au-dessous – si profond est l’abîme – déferle la vallée de larmes.

« Mais d’où peut venir cette puanteur atroce ? » Il alluma la lumière, renifla l’air alentour, et comme le remugle lui semblait provenir de la chambre, il ne tarda pas à trouver, sous le lit, un pot de chambre en fer-blanc à moitié plein d’urine. « Au moins, moi, je ne finirai pas comme ça », songea-t-il en passant. Vite, il vida le pot dans l’évier de la cuisine, mais de peur que quelqu’un, au-dehors, ne s’avisât de son manège, avec la fenêtre qui s’ouvre et se referme, il n’osa pas aérer, alors que la pestilence pouacreuse, qu’il n’avait pas remarquée jusque-là, l’incommodait de plus en plus. Il avait honte pour Csonka ; il aurait aimé que le vieux – quand les policiers viendraient fouiller l’appartement – leur fît bonne impression, d’où l’envie qui lui prît de mettre de l’ordre et de laver la vaisselle crasseuse éparpillée çà et là. Mais faute de se sentir de force à affronter ce labeur, il se contenta d’allumer une autre cigarette et se rassit sur le tabouret après avoir éteint la lumière.

Le regard vide, il fixa les ténèbres un moment encore, ne prenant garde qu’à la migraine qui lui tenaillait le crâne, mais peu après, à l’instant de comprendre tout à coup pourquoi tout en ces lieux lui semblait si familier – la table bancale, le tabouret, les restes calcinés sur la cuisinière vétuste, le portemanteau aux vêtements suspendus, le lit continuellement défait, le fauteuil, le tapis bon marché –, il sentit que depuis des semaines, des mois voire des années, depuis que le sol s’était dérobé sous ses pieds pour la première fois, il était voué, oui, à se retrouver là, dans ce misérable taudis, car – de même que son être en fuite s’efforçait de préserver sa propre logique précaire – il songea qu’en être arrivé là sans encombre ne relevait certes pas du hasard, comme s’il avait suivi un chemin tout tracé. Loin de se dire que seules sa faiblesse et son indolence l’avaient entraîné vers ce point nodal de son existence ou, qui sait, le terrible tourment de découvrir – peut-être à cause de son inquiétude accrue – que tout ce que la vie a de sain et de beau se brisait, se broyait constamment au creux de ses mains, il soupçonna plutôt l’existence d’un Dieu hostile ou indifférent qui se contentait de donner forme à ce qu’a d’inexorable et d’irrémédiable le monde tel qu’il s’engendre lui-même, de sorte qu’il ne s’effraya pas de suffoquer tôt ou tard sous le poids de la culpabilité, des remords ou de la douleur virulente de l’épouvante, voire, à force de geindre, lamentable, de se sentir si coupable, car ce qu’il avait fait ne pouvait se défaire – sans parler de l’échec annoncé de toute résistance, puisque nul ne peut vaincre l’incompréhensible. »

p. 52 à 55


Dans la main du barbier, Kegyelmi viszonyok (Sous le coup de la grâce),

László Krasznahorkai (1986)

Éditions Vagabonde. 192 pages.
ISBN : 978-2919067152

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