La chaire mystique

le-bruit-et-la-fureur-4002-264-432« La route montait encore vers un paysage qui rappelait un décor de fond peint. Creusée dans une brèche d’argile rouge couronnée de chênes, la route paraissait s’arrêter brusquement comme un ruban coupé. Sur un côté, une église délabrée élevait de guingois son clocher comme une église peinte, et le paysage tout entier était aussi plat, aussi dénué de perspective qu’un carton peint, dressé au bord extrême de la terre plate, sur les espaces de soleil éventé, avril et le matin tout frémissant de cloches. Vers l’église tous s’acheminaient en foule, avec la lente décision du sabbat. Les femmes et les enfants entraient, les hommes restaient dehors et causaient en groupes paisibles, attendant que les cloches se tussent. Après quoi, ils entrèrent aussi. On avait décoré l’église avec des fleurs prises dans les potagers, cueillies le long des haies, et avec des serpentins de couleur en papier crêpé. Au-dessus de la chaire pendait une cloche de Noël fanée, du genre qui se déplie comme un accordéon. La chaire était vide, mais le chœur était déjà en place, s’éventant bien qu’il ne fit pas chaud.

La plupart des femmes s’étaient groupées d’un même côté. Elles causaient. Puis, la cloche sonna un coup, et elles se dispersèrent pour regagner leur place, et les fidèles, une fois assis, attendirent un moment. La cloche sonna un second coup. Le chœur se leva et se mit à chanter, et la congrégation entière tourna la tête au moment où six petits enfants – quatre filles avec des tresses dans le dos, bien serrées et attachées avec des papillotes d’étoffe, et deux garçons, la tête rasée de près – entraient et s’avançaient dans l’allée centrale, unis par tout un harnachement de rubans blancs et de fleurs, et suivis de deux hommes qui marchaient à la file indienne. Le second de ces hommes était énorme, de couleur café clair, imposant avec sa redingote et sa cravate blanche. Il avait une tête magistrale et profonde et, sur le bord du col, son cou s’ourlait de replis généreux. Mais, il leur était familier et, quand ils virent l’homme qui avait précédé leur pasteur, et était encore devant lui, monter en chaire, un son indescriptible s’éleva, un soupir, un murmure de surprise et de désappointement.

Le visiteur, d’une taille au-dessous de la moyenne, portait un veston d’alpaga défraîchi. Il avait une figure noire ratatinée, un air vieillot de petit singe. Et tandis que le chœur chantait, tandis que les six enfants se levaient et chantaient d’une voix grêle, effrayée, atone, ils regardaient avec une sorte de consternation le petit homme insignifiant assis comme un nain campagnard près de la masse imposante du pasteur. Ils le regardaient toujours avec la même consternation, la même incrédulité, quand le pasteur se leva et le présenta d’une voix chaude, résonnante, dont l’onction même ne faisait qu’augmenter l’insignifiance du visiteur.

— Et ils ont été jusqu’à Saint Louis pour nous rapporter ça ! murmura Frony.
— J’ai vu le Bon Dieu employer des instruments plus étranges encore, dit Dilsey. Maintenant, taisez-vous, dit-elle à Ben. On va recommencer à chanter dans une minute.

Quand le visiteur se leva pour parler, on eût dit la voix d’un homme blanc. Une voix unie et froide. Elle avait l’air trop grosse pour sortir de son corps, et, au commencement, c’est par curiosité qu’ils l’écoutèrent, comme ils auraient écouté parler un singe. Et ils se mirent à l’observer comme s’il avait été un danseur de corde. Ils en vinrent à oublier l’insignifiance de son allure, fascinés par la virtuosité avec laquelle il courait, s’arrêtait, s’élançait sur cette corde froide et monotone qu’était sa voix ; et quand, enfin, dans une sorte de trajectoire glissée, il vint s’appuyer au lutrin, un bras posé dessus à la hauteur de l’épaule, immobile de tout son corps de singe comme une momie ou un vaisseau vidé, la congrégation soupira comme au réveil d’un rêve collectif et s’agita légèrement sur les bancs. Derrière la chaire, le chœur s’éventait toujours. Dilsey murmura : « Chut, on va chanter dans une minute. »

Puis une voix dit : — Mes bien chers frères.

Le prédicateur n’avait pas bougé. Son bras reposait toujours sur le lutrin, et il garda cette pose tandis que la voix s’éteignait en répercussions sonores entre les murs. Et cette voix différait de sa première voix autant que le jour et la nuit, avec son timbre triste qui rappelait le son du cor, s’enfonçait dans leurs cœurs, et y parlait encore après qu’elle était morte en un decrescendo d’échos accumulés.

« — Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs », redit la voix. Le prédicateur enleva son bras et se mit à marcher devant le lutrin, les mains derrière le dos, silhouette maigre, voûtée, comme celle de quelqu’un qui, depuis longtemps, a engagé la lutte avec la terre implacable. « J’ai recueilli le sang de l’Agneau ! » Voûté, les mains derrière le dos, sans arrêt, il faisait les cent pas sous les guirlandes de papier et sous la cloche de Noël. On eût dit un petit rocher couvert par les vagues successives de sa voix. Avec son corps il paraissait alimenter sa voix qui, à la manière des succubes, y avait incrusté ses dents. Et la congrégation, de tous ses yeux, semblait le surveiller, le regarder consumé peu à peu par sa voix, jusqu’au moment où il ne fut plus rien, où ils ne furent plus rien, où il n’y eut plus même une voix, mais à la place, leurs cœurs se parlant l’un à l’autre, en psalmodies rythmées sans besoin de paroles ; et, lorsqu’il revint s’accouder au lutrin, levant son visage simiesque, et dans une attitude torturée et sereine de crucifix qui dépassait son insignifiance minable et la rendait inexistante, un long soupir plaintif sortit de la congrégation, et une seule voix de femme, une voix de soprano : « Oui, Jésus ! »

Comme la lumière fuyante passait au-dessus de l’église, les vitraux misérables brillaient, pâlissaient en dégradés spectraux. Une auto passa sur la route, peina dans le sable, s’évanouit. Dilsey était assise toute droite, une main sur le genou de Ben. Deux larmes coulèrent le long de ses joues affaissées et parmi les milliers de rides que les sacrifices, l’abnégation, le temps y avaient creusées.« 

p. 341 à 345


The Sound and the Fury (Le bruit et la fureur), William Faulkner (1929)

Éditions Gallimard, collection Folio. 384 pages.
ISBN : 978-2070361625

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close