Résurrection par la chair

4193+IuUi+L._SX210_« Le mouvement du train nous secouait tous ; le bruit des roues sur les rails, après un certain temps, devenait une musique. Je vais peut-être m’exprimer avec crudité, par maladresse, justement parce que j’ai toujours été un homme pudique, même en pensées. Je n’étais pas révolté contre mon mode de vie. Je l’avais choisi. J’avais réalisé patiemment un idéal qui, jusqu’à la veille, je le répète en toute sincérité, m’avait donné satisfaction. Maintenant j’étais là, dans le noir, avec la chanson du train, des lueurs rouges et vertes qui passaient, des fils télégraphiques, d’autres corps étendus dans la paille, et, tout près, à portée de main, ce que l’abbé Dubois appelait l’acte de chair s’accomplissait.

Contre mon corps à moi, un corps de femme se pressait, tendu, vibrant, une main glissait pour relever la robe noire, faire descendre la culotte jusqu’aux pieds qui s’en débarrassaient d’un drôle de mouvement. Nous ne nous embrassions toujours pas. C’était Anna qui m’attirait, me faisait rouler sur moi-même, aussi silencieux l’un et l’autre que des serpents. La respiration de Julie devenait plus haletante à l’instant où Anna m’aidait à m’installer en elle où je me trouvai brusquement.

Je n’ai pas crié. J’ai failli le faire. J’ai failli prononcer des mots sans suite, dire merci, dire mon bonheur, ou encore me plaindre, car ce bonheur-là me faisait mal. Mal de chercher à atteindre l’impossible. J’aurais voulu exprimer d’un coup ma tendresse pour cette femme que je ne connaissais pas la veille mais qui était un être humain, qui devenait à mes yeux l’être humain. Je la meurtrissais à mon insu, mes mains s’acharnant à la saisir toute.

— Anna…
— Chut !
— Je t’aime.
— Chut !

Pour la première fois, je disais je t’aime ainsi, du fond de moi-même. Peut-être n’était-ce pas elle que j’aimais, peut-être était-ce la vie ? Je ne sais pas comment dire : j’étais dans sa vie ; j’aurais voulu y rester des heures, ne plus jamais penser à rien d’autre, devenir comme une plante au soleil. »

p. 73 à 75


Le train, Georges Simenon (1961)

Éditions Le Livre de Poche, collection Policier / Thriller. 160 pages.
ISBN : 978-2253124917

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