Le militaire pacifiste

51lHEKpJLSL._SX307_BO1,204,203,200_« — Dans ce cas, permets-moi de te donner une conclusion percutante, m’a dit Karl. Aucun pays ne sera un grand pays tant qu’il ne sera pas disposé à perdre sa liberté plutôt que d’ôter la vie à un seul être humain innocent. Ce raisonnement s’apparentait désagréablement à la célèbre maxime affirmant qu’il vaut mieux condamner le monde que de tolérer un seul péché, mais je me suis dit que je ferais mieux de surenchérir.

— Qui est innocent ? lui ai-je demandé.

— On est en droit de penser que l’enfant qui est morte avec ma seringue de morphine plantée dans le bras n’avait pas commis de péché très sérieux.

— Et qu’est-ce que tu peux faire, hein ? Pourquoi ne quittes-tu pas l’armée ?

— À mon avis, faire ou non partie de l’armée n’a rien à voir avec tout ça. N’importe quel contribuable peut calculer le nombre de balles qu’il a personnellement payées. La différence entre celui qui presse la gâchette et celui qui finance les munitions est seulement théorique. Ce qu’il faut, c’est définir une position personnelle… Et moi, j’ai décidé d’être un pacifiste militaire… Je serai le soldat qui rate toujours, celui qui tire sans toucher personne.

— Mais c’est fou.

— Qui a dit que je n’étais pas fou ? Et puis, c’est pas aussi simple que ça. Je suis trop impliqué. Je ne peux pas me contenter d’arrêter, de rentrer chez moi et d’organiser des manifestations. Je dois penser à mon expiation.

— Mais à quoi ça rime ? Personne n’en saura jamais rien.

— Et pourquoi tu crois que je te raconte tout ça ?

L’ennui, c’est que les propos de Karl semblaient toujours désinvoltes et sonnaient presque faux – ou alors ils m’apparaissent ainsi aujourd’hui qu’il ne reste plus que des mots. Mais quelque chose en lui m’intriguait, même s’il racontait souvent de pures balivernes. C’était forcément de pures balivernes, sinon j’allais perdre la tête. Et que les choses soient claires, je suis convaincu que j’avais perdu la tête. Mais, à ce moment précis, je me croyais sain d’esprit. Je voyais bien que je commençais à battre de l’aile, et je savais que si je me laissais aller à penser, je me mettrais à douter de tout. Mais chaque fois que j’étais tenté de penser, je me rappelais que je n’avais que quelques mois avant de pouvoir rentrer chez moi et oublier tout ça. Je savais que je me faisais des idées ; je savais que ce que j’avais fait et vu resterait avec moi jusqu’à la fin de mes jours, mais je suis très doué pour me bercer d’illusions. L’armée vous aide à créer des illusions. Elle offre quelque chose de rassurant et convenable, avec le son du clairon, des tambours, et le rythme des soldats qui marchent au pas, sans compter qu’on vous tient occupé la plupart du temps, limitant tout loisir d’entretenir des pensées subversives. C’est sans doute la grande découverte qu’on dû faire les généraux : le premier homme qui s’est dit « Je dois absolument occuper ces lascars pour qu’ils n’aient pas le temps de penser » a sans doute ouvert la voie à toutes les armées du monde. Si je m’étais laissé aller à penser, je me serais inquiété, parce que les deux seules personnes que j’avais rencontrées et que j’avais vraiment appréciées depuis que je m’étais engagé étaient Karl et Santi – et que ces deux-là avaient des points de vue totalement opposés au mien. 

[…]

Et c’est l’astuce, bien entendu : il ne s’agit pas d’avoir forcément raison, il faut croire dur comme fer qu’on a raison. Dieu se trouve alors bien obligé de vous donner des points pour vos bonnes intentions. Mais il semblait étrange que tant de braves gens aient des vues aussi différentes sur la moralité. Si Dieu dévoilait son jeu un peu plus clairement, il y aurait sans doute moins de confusion.

— Dieu n’est pas mort, c’est incontestable, m’a dit Karl, un jour. Tu peux être sûr qu’il est vivant, mais il se tient à carreau parce qu’il ne veut pas être impliqué.

Si seulement les propos de Karl arrêtaient de me venir sans cesse à l’esprit. »

p. 115 à 122


The Wine of God’s Anger (Le vin de la colère divine), Kenneth Cook (1968)

Éditions J’ai Lu, collection J’ai Lu Roman. 188 pages.
ISBN : 978-2290039618

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