L’ami du crépuscule

LES_AMITIES_CELESTES_EL 169 Collectif Exe« Autant l’itinéraire d’Antoine apparaît comme un combat permanent contre les démons et les puissances obscures qui veulent envahir son âme, contre les ennemis du Christ aussi, autant la vie de Paul semble paisible et douce, presque paradisiaque. Dans sa retraite simple et souriante – une grotte, un palmier fertile, une source fraîche –, Paul respire dans la grâce de Dieu : l’arbre lui offre des dattes savoureuses, des feuilles pour se vêtir, et chaque jour un corbeau (qui se souvient de l’histoire d’Élie) apporte au bon ermite un demi-pain pour le sustenter. Cela durant soixante ans. Ah, il eût bien raison de fuir en 249 la persécution de Dèce pour aller se réfugier au fond du désert puisque désormais, selon les mots enthousiastes de Jérôme, « le bienheureux Paul menait sur terre une vie céleste ».

Hormis le corbeau, Paul n’a pas d’amis. Ou ce sont des présences surnaturelles ou encore les liens invisibles qui se tissent d’âme à âme et permettent de communiquer à distance. C’est ainsi que Paul, âgé de cent treize ans, envoie à travers sables et souffles un songe que reçoit Antoine qui, lui, a quatre-vingt-dix ans. Ce dernier décide de se mettre en route pour rendre visite à l’autre habitant du désert dont jusqu’ici il ignorait le nom et l’existence, mais le songe ne lui a pas indiqué où l’ermite se cache. Antoine avance avec confiance et des guides apparaissent : un centaure et un faune surgissent devant lui et lui indiquent le chemin ; puis c’est une louve qui, le troisième jour du voyage, s’attarde devant une caverne qu’Antoine décide d’explorer en surmontant sa peur. Une petite lumière dans l’obscurité signe en ces lieux la présence du bienheureux ascète. Antoine se met à frapper à la porte et à supplier le vieillard solitaire de le laisser entrer. Paul résiste un long moment afin d’éprouver le visiteur, puis il ouvre la porte avec un grand sourire. Alors les deux ermites qui se voient pour la première fois « s’embrassent l’un l’autre, se saluent par leur nom et ensemble rendent grâces au Seigneur ».

Commence une longue conversation où Paul demande à Antoine « comment va le genre humain », si l’humanité se laisse encore séduire par le pouvoir et berner par les ruses des démons… Et voici que le fidèle corbeau arrive et dépose devant les deux hommes un pain entier. L’intelligence est ailée. (Tout le récit de Jérôme baigne dans le merveilleux et les sceptiques souriront. Or, le désert non seulement fait surgir des mirages, mais suscite les miracles : les premiers sont illusion, les seconds signes de l’Esprit.)

Le lendemain de leur rencontre et après avoir passé une nuit de prière et de louange, Paul révèle à Antoine la raison pour laquelle il l’a fait venir jusqu’à lui : c’est pour l’ensevelir, car il sait sa fin prochaine. Antoine éclate en sanglots, suppliant son ami de ne pas l’abandonner. Paul reste calme et demande à Antoine d’aller chercher le manteau que lui a offert Athanase afin qu’il lui serve de linceul. Aussi vite qu’il le peut, Antoine retourne dans son monastère pour prendre le manteau, puis il refait le chemin qui conduit à la grotte de Paul tout en redoutant que celui-ci ne soit mort en son absence. Une vision confirme ses appréhensions : Paul s’élève dans le ciel, radieux et entouré de cohortes d’anges et de saints. Effondré dans le sable, le vieil homme s’écrie :

« Pourquoi pars-tu sans que je t’aie salué ? Je t’ai connu si tard, et tu me quittes si tôt ? »

Entrant dans la grotte, il découvre le corps inanimé de l’ermite dans une posture de prière et, à nouveau, les larmes l’envahissent. Avec de tristes chants il se résigne à ensevelir son ami. Mais comment creuser la terre ? Il n’y a ici aucun outil. C’est alors que deux lions à la belle crinière font leur apparition. Ils s’approchent du cadavre en faisant entendre des gémissements, puis se mettent à gratter le sol jusqu’à creuser une fosse où le saint homme reposera. Avant de disparaître, les étranges fossoyeurs viennent lécher les mains et les pieds d’Antoine comme pour lui demander sa bénédiction. Antoine enterre son ami. De ce lieu il n’emporte que sa tunique faite de feuilles de palmier tressées, son seul bien terrestre. Puis il retourne à son ermitage, heureux d’avoir rencontré un homme d’une telle sainteté, malheureux de l’avoir fréquenté si peu de temps. Lui-même va s’enfoncer plus avant dans le désert, vers le sud, près de la mer Rouge. Et c’est en ce lieu qu’il rend son dernier souffle, à cent cinq ans.

Telle fut l’étrange amitié qui unit les deux ancêtres des Pères du désert. Certains diront qu’elle est bien tard venue, ou encore trop brève, si proche de la mort. Moi je ressens plutôt que, comme tout lien profond du cœur, elle vient de loin, qu’elle a commencé bien avant la rencontre des deux ermites ; et aussi qu’elle vient de haut, signe de la tendresse de Dieu. »

p. 50 à 53


Les amitiés célestes, Jacqueline Kelen (2010)

Éditions Albin Michel, collection Espaces libres. 320 pages.
ISBN : 978-2226254047

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close