Du visible à l’invisible, la Croix

41ce0ftq87L._SX210_« Les bourgades ou faubourgs qui se trouvaient en première ligne étaient noyés sous les cendres depuis le début des combats. Les avions laissaient des champs de ruine derrière eux. Après quoi les escadrons de chars avançaient, pâté de maisons par pâté de maisons, pour retrouver ce qu’il restait de vivant sous les décombres. Ils rampaient de porte en porte au milieu des bâtiments en feu, sous une nappe de fumée aussi noire que la nuit où le soleil se transformait en lune. Les hommes qu’ils recherchaient semblaient ne jamais être là où ils auraient dû. La plupart n’étaient même pas en uniforme. Difficile de décider sur qui tirer, et qui risquait de tirer. Les familles se réfugiaient dans les caves, blotties les unes contre les autres. Les chiens errants, sourds et commotionnés, promenaient leurs corps décharnés. À tout moment, des tirs retentissaient à quelques rues, au nord ou au sud, impossible de savoir.

Slone se retourna et se rendit compte qu’il avait perdu le groupe en se cachant derrière une porte, où il s’était accroupi pour tenter de trouver de l’air. Il s’aspergea d’eau avec sa gourde, essuya la sueur et la saleté de son front. Des voix, américaines, lui parvenaient depuis une allée obstruée par les gravats. La fumée dans les rues laissait un couloir étroit. Debout dans ce hall d’entrée, Slone aperçut, à travers la fenêtre sans vitre, une enfilade de deux pièces rondes et, au fond, un soldat aux cheveux couleur de miel clairsemés, portant les mêmes couleurs que lui, arborant son drapeau, un membre de sa compagnie peut-être – les yeux de Slone lui brûlaient encore à cause de la sueur et de la fumée. Sur une table, sous le poids du corps de cet homme, une fille, et sur le côté des sous-vêtements en tire-bouchon. Slone regarda cet homme, piston tatoué dressé entre les jambes de la fille.

Il pénétra dans la maison, se faufilant tel un voyeur. Et il observa. La fille était très jeune, maintenant qu’il était plus proche, il s’en rendait compte, seize ou dix-sept ans. Sa peau ombrée étincelait de leurs sueurs mêlées. Elle ne luttait pas. Elle ne criait pas. Elle n’arrivait pas à regarder ailleurs. Elle étudiait le visage du soldat comme s’il fallait qu’elle s’en souvienne pour plus tard. Ou bien était-elle sidérée par l’existence de cette vipère, stupéfiée par la présence de ce diable aux cheveux de miel et aux dents lisses. Et pourtant, s’il n’y avait pas eu ces larmes qui coulaient en silence de ses yeux, elle aurait presque pu paraître consentante. Les tirs redoublèrent dans la rue. Des explosions furtives, pas loin, firent trembler le sol de la maison. Il y eut un souffle de vapeur, dont il n’arriva pas à identifier la provenance. Puis Slone se retrouva juste derrière eux. Il vit des hiéroglyphes absurdes inscrits sur le biceps du soldat. Une croix médiévale tracée dans sa nuque, et à l’intérieur de la croix, une question : Pourquoi m’as-Tu maudit ?

Slone dégaina le couteau qu’il avait à la ceinture. Sa main, son bras, son épaule avaient agi indépendamment des ordres du cerveau. Il plongea son couteau dans l’oreille droite du soldat. Un centimètre de la lame ressortit par la tempe gauche et Slone sentit le corps s’affaler sous l’acier. Il retint le corps avachi de l’homme au bout de son couteau pour qu’il ne bascule pas sur la fille. Puis il enfonça encore sa lame d’un geste vif et la retira tout aussi vite dans un seul et même mouvement. Les dents du couteau dégoulinaient à présent de chair et de cervelle. À terre, sur la pierre poussiéreuse, le sang s’échappait de la tête de l’homme en une nappe plus noire que rouge. L’inutile question de son tatouage disparaissait avec lui.

Pourquoi t’a-t-Il maudit ? Tu n’as qu’à Lui demander.

La fille se redressa, le sang coulait de son ventre. Elle couvrit ses jambes, les croisa sur la table, et regarda Slone, à moins de deux mètres d’elle, les yeux écarquillés. Il serrait toujours la lame ensanglantée dans son poing. Il n’avait pas imaginé que ces gens puissent avoir les yeux clairs, mais il le voyait bien, maintenant que cette fille le dévisageait de son regard bleu stupéfait, se demandant dans quelle autre chair cette lame voudrait plonger ensuite. Se demandant si cet autre homme aux cheveux jaunes allait encore entrer de force en elle. Je suis incapable de te faire du mal, pensa-t-il. Je ne te ferai rien. N’aie pas peur de moi. Et elle parut pouvoir lire dans ses pensées, déceler dans son visage quelque chose qu’il n’y avait pas chez les autres. Elle ne trembla pas, ne prit pas la fuite – ses larmes avaient séché – et ne détourna pas les yeux de lui.

Slone débarrassa sa lame des matières collées dessus en l’essuyant sur l’intérieur de sa cuisse de pantalon, et lui tendit son couteau garde en avant. Elle était prête, elle savait déchiffrer ses expressions désormais : Sers-toi de ça la prochaine fois. Tue tous les hommes, toutes les personnes qui tenteront de te faire du mal. Alors, elle prit le couteau qu’il lui offrait. Pour une raison connue d’elle seule, elle porta la lame sous son nez pour humer l’odeur du métal et de la garde. Elle se leva de la table et glissa le couteau dans ses sous-vêtements souillés. Elle baissa les yeux sur le corps qui gisait à ses pieds et cracha dessus. Elle saisit la main droite de Slone, où le sang du soldat formait une croûte goudronneuse, et la tourna pour observer sa paume. Du bout de l’index, elle traça une lettre ou un signe invisible dont elle serait à jamais la seule à connaître le sens. Puis elle boita, pieds nus, jusqu’à l’entrée de la maison et disparut dans les volutes de fumée. »

p. 102 à 106


Hold the Dark (Aucun homme ni dieu), William Giraldi (2014)

Éditions Autrement, collection Littératures. 309 pages.
ISBN : 978-2746739690

 

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