Regards de plomb sous chape de nuit

41G6CYZHWCL._SX279_BO1,204,203,200_« Dans son lit, tard ce soir-là, elle serra David contre elle et caressa sa tête endormie. Il faisait chaud, avec la fenêtre fermée, et elle sentait une mince pellicule de transpiration collante dans les plis de son cou. Elle y passa la paume de sa main et regarda le plafond plongé dans le noir. Un petit ventilateur lançait des vagues d’air humide sur le simple drap qui les recouvrait. David s’était endormi depuis plus d’une heure, mais ce soir elle n’arrivait pas à trouver le sommeil. Pas avec cette chaleur. Elle dégagea le bras qu’elle avait laissé autour de l’enfant et se glissa hors du lit. Il ne bougea pas. Elle remonta le drap sur lui et traversa doucement la pièce, pieds nus. Elle sortit de la chambre et suivit le petit couloir jusqu’à la cuisine. Elle ouvrit une des petites bouteilles de Coca qui se trouvaient dans le frigo et passa dans le séjour où elle avait laissé ses cigarettes. Elle alluma la lampe et s’assit dans le fauteuil devant la télé. Mais elle ne la mit pas en marche. Les cigarettes étaient sur la table. Elle secoua le paquet pour en faire sortir une qu’elle alluma. Elle éteignit ensuite l’allumette en soufflant dessus et la laissa tomber dans le cendrier.

Maintenant que David dormait, tout était très silencieux. Il grandissait vite mais il ne comprenait pas les choses que faisaient les adultes. Il ne comprenait pas pourquoi son père ne vivait pas avec eux et elle avait du mal à lui en faire saisir la raison. Virgil avait eu la gentillesse de passer du temps avec lui, et Jewel lui en était reconnaissante. David rentrait toujours content de leurs petites excusions à la pêche. Le chat sortit de la chambre, rasant le mur, se frottant contre une chaise et contre la lampe. Il s’arrêta et resta à fouetter l’air de sa queue, les yeux fixés sur Jewel. Puis il traversa la pièce, sauta sur le canapé et s’étira. Elle savait que sur le porche il faisait frais. Elle se leva, se dirigea vers la porte d’entrée, la déverrouilla et l’entrouvrit de sorte qu’un peu d’air puisse passer par le fin grillage de la porte moustiquaire. Une brise légère s’insinuait à travers les fougères suspendues sur le porche de devant. Aucun bruit ne provenait de la chambre. Elle revint prendre son Coca et ses cigarettes, puis elle sortit en retenant la porte grillagée pour qu’elle ne claque pas en se refermant.

Les planches du porche lui donnèrent une sensation de fraîcheur sous les pieds. Elle s’installa dans un fauteuil aussi sombre que le porche et elle regarda la route qui miroitait sous la clarté de la lune. Au-delà de la clôture, les arbres faisaient le dos rond avec de éclats noirs et argentés. Des nuages balayaient la face de la lune. Jewel retrouvait les sensations qu’elle avait connues quand elle dormait sur le porche grillagé de la maison de son père. Il était mort depuis longtemps et c’était à peine si elle se souvenait de lui. La braise de sa cigarette se fit plus rouge et brilla lorsqu’elle porta la cigarette à sa bouche et qu’elle tira dessus. Elle entendit le sifflement de ses bronches quand la fumée en sortit. Elle entendit le lent crissement du gravier sous des pneus, presque comme si quelqu’un marchait dessus, mais en plus bruyant. Puis elle vit qu’une voiture avançait lentement sur la route en direction de sa maison, tous feux éteints, le moteur tournant à peine plus fort qu’au ralenti. Elle écrasa rapidement sa cigarette contre un pied de fauteuil et resta parfaitement immobile. Peut-être faisait-il plus noir que dehors, sous le toit du porche où elle était assise.

La voiture n’arrivait pas plus vite qu’une personne à pied, peut-être même moins vite. Jewel commença à entendre le ronflement du moteur. La voiture ralentit. Elle ressemblait à celle de Glen. Elle s’arrêta devant la maison et resta là. Une allumette s’enflamma dans le véhicule, éclairant brièvement un visage. Puis une main passa par la vitre ouverte et un bras pendit sur le flanc de la portière. La main portait régulièrement la cigarette jusqu’au visage. Quelqu’un l’observait comme elle observait ce quelqu’un. Le vent se fit un peu plus fort et souleva légèrement les feuilles des fougères. Elles oscillèrent un peu dans leurs pots, se retournant et se balançant sur leurs chaînes. Et puis la voiture se remit à avancer. La main qui tenait la cigarette pendait encore à la portière. La voiture partit aussi lentement qu’elle était venue, sans pratiquement faire de bruit. Jewel, toujours assise, la suivait des yeux. Elle s’éloigna sur la route et il ne fallut pas longtemps pour que Jewel ne puisse plus l’entendre. Elle s’était peut-être arrêtée. Mais avec la distance, Jewel ne pouvait pas en être sûre. Deux phares apparurent à travers les arbres, et la voiture prit de la vitesse, s’enfuyant dans la nuit, avec son grondement qui s’évanouissait dans l’immensité de la terre autour d’elle, qui mourait, perdant peu à peu son intensité sonore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à entendre, rien que le silence de l’obscurité et le cri des grillons dans l’herbe mouillée.

Elle se leva, saisit ses cigarettes et s’enferma de nouveau à clé dans la maison. Elle éteignit la lumière du séjour, et lorsqu’elle fut revenue dans la chambre, elle fouilla en hauteur dans la penderie et trouva le revolver dans la boîte à chaussures en carton. Elle le glissa sous le matelas. Il formait une bosse dure qu’elle sentit longtemps sous son corps jusqu’à ce qu’à la fin le souci et la fatigue convergent sur elle, s’emparent d’elle et conspirent pour l’emmener dans un pays de songes où se déplaçaient des formes sombres et où bruissaient des ombres. »

p. 244 à 247


Father and Son (Père et fils), Larry Brown (1996)

Éditions Gallimard, collection Folio. 436 pages.
ISBN : 978-2070416615

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