« Dans ce cas, laissons-nous. »

Paris, le jeudi 27 septembre 2018
Capture d_écran (756)
Le cheval de Turin de Béla Tarr (2011)

« Et le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises. »  

(Jean 3:19)

« C’est ainsi qu’il s’est enfui car il a eu peur, d’une femme bien plus que de sa propre mort. Comme Judas j’ai eu peur de trop aimer, d’aimer tout simplement. »

À J.


Oui, il fallait se laisser, se laisser aller, se laisser pourrir, de part et d’autre de ce fameux pont que je ne peux plus traverser sans en être troublée, sans connaître l’affligeante douleur issue du scalpel invisible de votre main offerte, surtout lorsque, hantée par un souvenir inoubliable – mais quel souvenir ne l’est pas ? –, je m’adosse à la voûte terrestre, contemple la promesse de la liberté, ce flambeau que j’aurais tant aimé vous transmettre et sur lequel vous avez soufflé de vos lèvres-faussaires le Froid lui-même, un vent d’onctueuses ténèbres sans même daigner me jeter un regard parce que dans ce regard aurait encore perlé cet amour que vous ne pouvez souffrir – je vous plains je vous plains je vous plains, et qui pourtant vous sauve… oui, il fallait se laisser pour que, croyant apercevoir votre silhouette, qui n’est jamais la vôtre parce que les tunnels demeurent parallèles, effroyablement parallèles, je psalmodie plus fort cette prière que je vous dédie sans cesse, dans l’espoir insolite que vous puissiez au moins, rien qu’une fraction de seconde, apercevoir le mouvement de la bouche de mon cœur et, peut-être, y lire ces mots que les condamnés à mort hurlent sans fin au fond de leurs cellules marécageuses où personne ne vient plus les visiter, ne sachant que dire parce qu’il n’y a plus rien à dire à un condamné à mort, ces mots-suppliques que je n’ai jamais su bien fredonner pour être entendue et qui, seuls, pourraient vous retenir de vous réfugier à l’ombre de la lumière, ces mots aériens qui, hélas, nous manquent à tous pour nous aimer les uns les autres comme Il nous a aimés, simplement parce qu’ils n’existent pas et qu’il ne suffit pas d’aimer ; non, il ne suffit pas d’aimer car je vous aime et vous fuyez, plus je vous aime et plus vous fuyez, lâchement, sur l’autre rive, là où la bâtisse circulaire emprisonne l’écho de mon amour, au centre de laquelle se tient le Mauvais ange dans un divin sourire et où mes prières, toutes adressées à notre si doux Jésus, se retournent et se mélangent et forment des calligrammes insensés, des volutes glacées, la logorrhée sans éclat de celui dont on ne dit pas le nom, mais croyez-moi je persiste et ma voix, tôt ou tard, finira par faire taire la rumeur diabolique, ne serait-ce qu’un instant, un instant seulement, pour que perce la grâce et que, dans Son infinie miséricorde, Son incompréhensible patience, Il daigne vous délivrer de ce feu intérieur qui, vous l’aviez confessé il y a déjà plus d’une décennie, pourrait « transpercer des murailles de diamant », vous délivrer de ce qui vous éloigne de moi, vous fait écrire qu’il faudrait se laisser, maintenant, mais sans vraiment le pouvoir, car vous ne le voulez pas, et vous ne le voulez pas car vous savez que je ne vous mens pas, ne vous ai jamais menti, ne vous mentirai jamais et malgré cela vous ne pouvez m’accueillir : j’aurais trop vite fait de vous faire perdre votre superbe, votre tendance malheureuse à désirer ce qui vous désespère, à le vivre même, à vous rouler, vous rouler dans la fange jusqu’à la rouille, jusqu’à l’entrave, qui vous possède depuis que vous avez marmonné l’autre prière, la maudite, sous le dôme vide, oui, sans doute, depuis que vous avez signé de votre céleste nom la page immaculée qui vous était tendue à la place de l’hostie-consacrée-refusée, cette même hostie en laquelle je vous supplie de mettre votre espérance maintenant que votre père, qui est mort incompris puisqu’il n’a jamais su parler, ne vous force plus à chercher les mots ou les gestes qui pourraient le toucher et apaiser sa souffrance, ne vous force plus à tenter, malgré le vent qui souffle si fort qu’il vous déracine de votre piédestal à la moindre tentative, d’entamer cet éternel flanc rocheux à l’abri duquel vous vous êtes retranché de l’amour aigre-doux depuis tant d’années qu’il est désormais impossible de les dénombrer et qui, tel un obturateur, empêche la lumière de passer, de vous caresser le visage, de le réchauffer, ce beau visage hermétique à jamais innocent de tout crime, éternellement muet de toute perdition, mais plus pour longtemps, plus pour longtemps, mon ami, mon frère, car elle finira par passer et, enfin, il reprendra des couleurs, enfin, je pourrai le rencontrer dans sa pure réalité, dans sa matérialité même, le rappelant à l’amour sans peur pour y voir briller, de plus en plus fort, par un sublime effet de surimpression et comme l’écrin du Mystère ultime, Celui de notre Seigneur Jésus-Christ.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close