L’antienne du Vendredi

dites-leur-que-je-suis-un-homme-9782867463440_0« Il ne m’aimait pas ; je faisais partie des nègres trop malins. Pichot et lui ont échangé un regard. J’ai compris qu’ils en avaient parlé avant que le révérend Ambrose et moi entrions dans la pièce. Pichot a laissé au shérif le soin d’expliquer.

Pâques, a-t-il dit.

Il ne voulait pas continuer, mais il a senti qu’il le fallait. Après tout, un homme allait être mis à mort.

Il fallait que ce soit avant ou après Pâques. Ce ne pouvait pas se passer pendant le Carême.

J’apprendrais plus tard par le jeune adjoint que le gouverneur avait d’abord signé un ordre d’exécution fixant la date à deux semaines avant le mercredi des Cendres. Mais l’un des assistants avait fait remarquer qu’une autre exécution était prévue à la même période, et à cause de la forte proportion de catholiques dans notre population, ça ne ferait pas bonne impression d’avoir deux exécutions juste avant le début du Carême.

— Nous pouvons toujours lui rendre visite comme avant ? ai-je demandé.
— Bien sûr, a répondu le shérif. Mais rappelez-vous, allez-y mollo. Je ne veux pas que vous lui compliquiez les choses. Il n’a qu’un peu plus d’un mois. Le 8 avril.
— Le 8 avril, ai-je dit à personne en particulier. Le 8 avril.
— Vendredi, 8 avril, entre midi et trois heures, a précisé le shérif.
— Entre midi et trois heures, ai-je répété.
— Bon, s’il n’y a plus de questions, il faut que je retourne en ville, a dit Guidry.

Il a fini son café et posé la tasse et la soucoupe sur une petite table.

— Vous n’oublierez pas le docteur, shérif ? a demandé le révérend Ambrose.
— Vous croyez qu’elle aura besoin de lui ?
— Elle était pas trop vaillante ces temps-ci, a répondu le révérend.
— Je vais l’appeler d’ici, a dit Guidry. Est-ce qu’il peut conduire dans les quartiers ?
— C’est praticable, a dit Pichot. J’y suis passé hier.

Le shérif s’est dirigé vers la table du téléphone pour appeler Bayonne. Je n’ai entendu qu’une partie de la conversation, parce que je ne pouvais pas me sortir la date et l’heure de l’esprit. Comment les gens peuvent-ils trouver une date et une heure pour prendre la vie d’un homme ? Qui leur confère le pouvoir de Dieu ?

— Audrey, je voudrais parler à Sid, disait Guidry au téléphone.

Douze hommes blancs décidèrent qu’un homme noir doit mourir, et un autre homme blanc fixe la date et l’heure sans consulter un seul Noir. C’est ça, la justice ?

— La vieille dame, disait le shérif au médecin. Je crois que c’est elle qui assistait au procès. Elle a travaillé pour la famille.
— Sa nan-nan, a dit faiblement le révérend Ambrose.

Le shérif n’a pas entendu le pasteur.

— Oui, on peut passer, Sid. Tu vas pas salir tes beaux souliers marron et blanc.

Ils vous condamnent à mort parce que vous étiez au mauvais endroit au mauvais moment, sans la moindre preuve que vous ayez été mêlé au crime, en dehors du fait d’avoir été sur les lieux quand il s’était produit. Pourtant six mois plus tard ils viennent ouvrir votre cage et vous informent : nous, tous des Blancs, avons décidé qu’il est temps pour vous de mourir, parce que c’est la date et l’heure qui conviennent.

— Oh, elle va bien, et Lucy ? demandait le shérif, parlant de la femme du médecin.

Et un vendredi en plus. Toujours un vendredi. Le jour où Il est mort, entre midi et trois heures. Mais ils ne peuvent pas prendre cette vie trop tôt après la reconnaissance de Sa mort, parce que ça pourrait bouleverser les rares âmes sensibles. Ça peut se passer moins de deux semaines plus tard, toutefois, car même les âmes sensibles auront oublié la mort de leur Sauveur d’ici là. »

p. 184 à 186


A lesson before dying (Dites-leur que je suis un homme), Ernest J. Gaines (1993)

Éditions Liana Levi, collection Piccolo. 304 pages.
ISBN : 978-2867463440

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