Charles Juliet, du moi au soi

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© Photographie de Ulf Andersen (2017)

La directrice de la collection Qui donc est Dieu ? des éditions Bayard, Claude Plettner, a posé ladite question à Charles Juliet. D’abord, remarque à juste titre l’écrivain, l’énoncé présuppose d’emblée l’existence de Dieu, or elle ne va pas de soi et, à vrai dire, l’homme ne croit pas en Dieu. Ou, plus justement, il ne croit pas au Nom de Dieu, qui prend une majuscule. Dieu n’est rien de plus pour lui qu’une « création de l’homme » (p. 15) et rien de moins qu’un vocable permettant de désigner un concept, qu’il nomme le soi (doit-on mettre une majuscule ?) et qui est un état d’être, rattaché à une exigence sans faille, à un désir d’élévation intérieure. Dès lors, vivre une expérience spirituelle, « c’est effectuer ce long périple qui mène du moi au soi, de l’ignorance à la connaissance, de l’égocentrisme à l’amour. » (p.17) ; un périple qui passe par une destruction progressive de tous nos acquis identitaires, jusqu’à la mort de ce prédateur que nous abritons tous en notre sein, puis à la naissance d’un homme nouveau, débarrassé de tout instinct primaire et qui, enfin, peut s’ouvrir à l’autre, à l’amour de l’autre. Cette possible communion nécessite cependant un effort constant de celui qui désire s’élever, couplé à une écoute de plus en plus attentive de ce « murmure intérieur » (p. 37) qui, par le biais de l’intuition, nous éveille à des vérités profondes. Ainsi, tout comme l’esprit saint dans le christianisme, le soi de Charles Juliet préexiste en nous dès notre naissance. Il s’agit donc de se « clarifier » (p. 58), pour le faire advenir en plénitude. Dans un court ouvrage désormais épuisé chez l’éditeur, non référencé sur la page Wikipédia de son auteur, et proposé à des prix défiant toute logique par des personnes qui, manifestement, n’ont jamais débuté le chemin spirituel dont il est question ici, l’homme nouveau se raconte. À défaut d’être convaincant, ou même subtil, ce texte hanté par l’absence de présence réelle met en exergue l’énergie prodigieuse que nous pouvons dépenser lorsque, déçus de ne pas avoir été touchés par Dieu, nous Lui refusons notre amour et, du même coup, notre fiat.

Charles Juliet naît le 30 septembre 1934 dans l’Ain. Un mois plus tard, sa mère attente à ses jours et est internée dans un hôpital psychiatrique, dans lequel elle mourra durant l’Occupation, victime de l’extermination douce, à seulement 38 ans. Son père ne pouvant assumer sa charge, il est placé dans une famille de paysans suisses, où il grandira jusqu’à l’âge de douze ans. Ce premier trauma relève pour lui d’une « fracture psychique » (p. 20) qui va le précipiter dans un rapport foncièrement coupable à l’existence, dont il ne parviendra à sortir que par l’écriture. Dans sa famille adoptive, il reçoit une éducation chrétienne, mais sans réelle transmission ni ouverture à la vérité du Christ. Aussi, celui qui fut enfant de chœur de 8 à 12 ans devient ensuite enfant de troupe à l’école militaire d’Aix-en-Provence. Peu à peu, il s’éloigne de l’Église, étant « passé d’une foi d’enfant à une non-foi d’adulte » (p. 68), mais, dans le même temps, il entreprend son fameux Journal, cherchant à résoudre, ou du moins à circonscrire, les questions existentielles qui le taraudent. Le besoin viscéral d’écrire, quant à lui, se développe réellement à partir de ses 23 ans, lorsqu’il quitte ses études de médecine pour s’y consacrer entièrement. À cette époque, il prend conscience de l’étendue de ses lacunes et se met à dévorer toutes sortes de livres, entre autres La Montée du Carmel de saint Jean de la Croix, qu’il lira et relira, comme pour en extraire la sève, toujours hors d’atteinte, ainsi que l’oeuvre complète de sainte Thérèse d’Avila, deux mystiques chrétiens dont le rayonnement se trouve être particulièrement lumineux. En son for intérieur, l’intuition d’un horizon transcendant semble se dessiner et, au fil des années qui vont suivre, il se nourrira de différentes traditions religieuses. Balayant d’un geste craintif les réserves que l’on pourrait émettre face à son dispersement, il déclare qu’après avoir sondé tant et tant de textes spirituels, il lui est apparu que « leurs auteurs, par-delà d’indéniables divergences dues à des différences de culture, d’époque, de personnalité, disent tous la même chose. » (p. 12) Or une juste compréhension des différentes traditions nous amène à dire très exactement l’inverse. Nous savons par exemple que l’anthropologie chrétienne et l’anthropologie bouddhiste sont rigoureusement incompatibles, comme l’a montré notamment Claude Tresmontant (1), mais il en va de même pour toutes les doctrines religieuses.

La tentation du syncrétisme a poussé tant d’âmes dans les abîmes du désespoir qu’il faut admettre que, s’il coexiste différentes traditions religieuses, c’est bien parce qu’elles n’ont rien en commun, hormis un rapport à la dimension sacrée de l’existence. N’en déplaise aux adeptes de la Société théosophique, n’en déplaise aussi à ceux qui, comme Juliet, refusent de trancher : il existe bel et bien un primat de la vérité chrétienne. Celui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie ne peut, par définition, qu’être unique. Si, après tant de lectures, l’homme relativise la notion d’ancrage spirituel, ce n’est évidemment pas parce qu’il ne sait pas lire, mais sans doute parce qu’il demeure en lui une résistance à s’inscrire dans le sillon du Crucifié. Pourtant, lorsqu’il découvre la biographie de saint François d’Assise par Níkos Kazantzákis (2), il nous dit que « pendant les jours qui ont suivi, coupé de la réalité, [il a] vécu en état de possession, habité par cet homme qui est allé si loin dans la désappropriation de lui-même. » (p. 11). Mais la désappropriation n’est pas la négation de l’identité, ni même la disparition de la personne, et si saint François d’Assise a pu à ce point lui parler intimement, le posséder, nous dit-il, c’est bien parce que l’œil de son âme reconnaît là l’immense beauté de l’abandon à la volonté de Dieu. Dans l’une de ses sublimes lettres à son ami Didier, Vincent La Soudière écrivait, au sujet de Juliet : « Mais l’homme est trop attentif à soi, trop concentré (centré) sur sa subjectivité, pour que nous ayons pu avoir une véritable conversation. » (3) C’est dire combien l’oubli de soi, justement, est difficile pour Charles Juliet, même s’il pense atteindre ainsi l’universel.

Lorsqu’il cite les célèbres paroles du Christ sur la vie éternelle, et qu’il les commente *, il fait abstraction du cœur du verset : qui perdra sa vie à cause de moi, dit Jésus, la sauvera. Il s’agit du sacrifice ultime pour l’amour de Dieu : celui de sa propre vie. Charles Juliet pressent donc la profondeur du message chrétien, mais son malheur est, banalement, et malgré un rapport intime au sacré, une soif spirituelle qui semble inextinguible, de n’avoir pas (encore) eu la grâce de rencontrer le Christ. Alors, dans un mouvement de révolte intérieure, après avoir lu et relu les textes des mystiques chrétiens, après les avoir tant admirés, il décrète qu’il ne croit pas en Dieu et que ceux qui y croient, somme toute, se réfugient dans une croyance naïve pour ne pas affronter l’idée de la finitude. Une telle réponse n’est pas digne de lui. En vérité, c’est la réponse de l’enfant boudeur qui, comme Léon Bloy, est triste de n’être pas un saint. Son athéisme proclamé n’est pas franc et, au travers de son discours, perce le doute : « La mort sera sans doute la fin. » (p. 54) Sans doute… le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il se garde bien d’être affirmatif.

L’expression interroge, mais peut-être n’est-elle que le reflet d’une angoisse souterraine qui a poussé l’homme à écrire, dans son sobre texte autobiographique qui m’a arraché des larmes (4) : « La peur. La peur a ravagé ton enfance. La peur de l’obscurité. La peur des adultes. La peur d’être enlevé. La peur de disparaître. » Le petit Charles semble toujours bien vivant dans le cœur de l’écrivain, âgé de 67 ans lorsqu’il écrit ce court témoignage spirituel et qu’il avoue : « D’une certaine façon, j’ai déjà traversé la mort. Cependant, il m’est difficile de dire si j’en ai encore peur. » (p. 53) Or l’aventure intérieure qu’il expose et qui consiste à passer du moi au soi relève bien d’un dépassement de soi-même et, bien qu’il prétende avoir l’avoir traversée de part en part – en précisant bien que, chaque jour, son combat contre le moi recommence –, les mots qu’il emploie nous disent le contraire. En page 13, par exemple, il écrit que « se résigner à mourir, c’est se résigner à disparaître ». Pourtant, comme l’écrivit Jacques Ellul dans un texte très émotionnel (5), l’espérance est le contraire de la résignation. En admettant que son discours ne relève point de l’espérance chrétienne, il n’en demeure pas moins que, pour un homme qui prétend parler depuis l’apaisement, il ne cesse d’employer ce mot de résignation, notamment lorsqu’il évoque sa mort prochaine : « L’idée d’avoir à tout quitter, tout abandonner paraît à l’homme intolérable, et pour échapper à l’angoisse qu’elle suscite, il veut croire qu’il ressuscitera, ou qu’une part de lui-même lui survivra, qu’il retrouvera dans l’au-delà les êtres chers qui l’auront précédé dans la tombe. Je ne crois pas à tout cela. Quand on parvient à se dépouiller, qu’on se résigne à ce que la mort soit la fin de tout, l’approche de cet instant doit moins angoisser que lorsqu’on refuse de se quitter, de consentir à n’être rien. S’accrocher à soi-même, à son passé, à ses possessions mentales et matérielles, c’est assurément voir la mort se dresser comme une réalité effrayante, inacceptable. Jusqu’alors, je n’ai pas cédé à cette frayeur. » (p. 54-55). Alors même qu’il confessait juste avant ignorer s’il avait encore peur de la mort, il soutient à la page suivante, dans un mouvement d’humeur qui le porte à dénigrer la foi chrétienne avec un argument ô combien fallacieux, qu’il s’est affranchi de cette angoisse universelle. Notons aussi qu’il emploie le conditionnel, comme s’il ne parlait pas à partir d’une expérience vécue de transfiguration, or il nous disait peu de temps avant : « Il y a en moi aujourd’hui une assise, une fondation » (p. 40) … 

Force est de constater que cet homme qui, tout au long de sa vie, a tenté d’approcher la transcendance, s’évertue ici à se persuader qu’il est allé au bout de sa nuit obscure, alors même qu’il en est toujours prisonnier. Comme il est perdu, il prétend s’être trouvé. Et plus il est perdu, et plus il jette des regards jaloux à celles et ceux qui ont rencontré Dieu. Pourtant, il reconnaît que « ce qui octroie sa valeur à un être, c’est sa capacité à aimer. » (p. 53) Saura-t-il jamais apprendre à L’aimer et, ainsi, transcender cette « sourde joie de vivre » couplée à cette « âpre douleur d’être » (p. 41) qu’il ressent par-delà l’expérience de son chemin spirituel ? L’énergie qu’il déploie au cœur de ce déni le pousse, hélas, à écrire bien des sottises sur la relation des chrétiens à Dieu. Lorsqu’il nous dit par exemple que l’on « peut tout de même avancer qu’en général, si on croit en dieu, c’est par besoin d’être aimé, compris, aidé, consolé, secouru. » (p. 69), il fait fi de la rencontre des croyants avec Jésus-Christ. Si, encore, il ignorait ce qu’elle peut signifier, s’il n’avait pas lu tant et tant de témoignages chantant les joies de cette relation auréolée de grâce, alors nous pourrions dire, comme le Christ agonisant sur Sa Croix, qu’il convient de lui pardonner car il ne sait pas ce qu’il fait. Mais Charles Juliet a plus que côtoyé les mystiques : il les a vénérés. Comment peut-il donc déprécier à ce point la foi chrétienne aujourd’hui ? Comment peut-il, en page 60, écrire qu’il a du mal à « avouer » avoir aimé marcher dans leurs pas, comme s’il s’agissait d’un crime ? Quoi qu’il en soit, l’homme murmure tout de même, et sans doute malgré lui, quelque chose comme une supplique eucharistique : « La personne et l’enseignement du Christ me parlent, me provoquent, et sa figure est en moi une présence vivante. » (p. 68) ; comme si le reste du texte n’était qu’un écrin opaque pour que perce, furtivement, la lumière de cette déclaration d’amour à Celui qui, chaque jour, meurt et ressuscite en chaque homme et partout.

À vous, cher frère en Christ, vous dont les Lambeaux ont sauvé ma vie lorsque j’avais quinze ans : si, encore aujourd’hui, vous avez « la passion d’être vrai » (p. 76), alors je vous prie, à l’hiver de votre vie, de vous abandonner dans les bras de Jésus. Alors, « l’enfant perdu qui [vous] accompagne de ses sanglots » (6) sera enfin consolé. Alors, ce long périple qui fut le vôtre trouvera son point de chute ultime : le Bien-Aimé.


Notes

(1)  Les métaphysiques principales : essai de typologie, Claude Tresmontant, O.E.I.L., 1989.

(2) Le pauvre d’Assise, Níkos Kazantzákis, Plon, 1957

(3) Cette sombre ferveur. Lettres à Didier II (1975-1980), Vincent La Soudière, Éditions du Cerf, 2012 (p. 446)

(4) Lambeaux, Charles Juliet, P.O.L, 1995 (p. 94 pour l’édition Gallimard)

(5) L’espérance oubliée, Jacques Ellul, Gallimard, 1972

(6) Lambeaux, Charles Juliet, P.O.L, 1995 (p. 121 pour l’édition Gallimard)

51dIqSgWH0L._SX326_BO1,204,203,200_* « J’ai dévoré les œuvres des mystiques. Puis je les ai relues et méditées pendant plusieurs années. À cette époque, j’avais bizarrement peur que ma soif ne me déserte. En les lisant, je la sentais vivre. Je l’enracinais plus profondément en moi, la protégeais, ne cessais de l’attiser. J’admirais leur passion. J’admirais qu’ils aient su si bien décrire ce qu’ils avaient vécu. Ce qu’à mon niveau je vivais, mais que je vivais en une région de moi-même à laquelle ma pensée n’avait pas accès. J’admirais aussi qu’ils aient été possédés par une soif qui les avait portés à des hauteurs qui excédaient les possibilités humaines. Ils me parlaient d’humilité. De passivité. De connaissance. De la nécessité de parvenir au non-vouloir, au non-savoir, au non-pouvoir. Je comprenais sans comprendre, sentais que j’avais à aller dans cette direction. J’étais un volontariste rongé d’impatience. Je voulais brûler les étapes et forcer le passage. Ces lectures m’aidaient à œuvrer en moi-même. Mais je voulais ne pas vouloir, et le mur à franchir était toujours là. Des paroles du Christ ont également beaucoup compté pour moi. Par exemple celle-ci :

Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera.

Une parole tranchante. Qui m’a grandement réconforté le jour où j’ai pu la comprendre et me l’approprier. Celui qui avait abandonné ses études pour se clarifier et s’unifier, peut-être n’avait-il pas à s’effrayer à l’idée qu’il perdait sa vie et serait pris pour un raté. Des phrases se sont gravées en moi et m’ont guidé, porté, parfois illuminé pendant des jours. Je n’en citerai que quelques-unes :

Thérèse d’Avila :
Sachez vous mettre dans le vrai.
N’aspire point à jouir avant d’avoir souffert.
Notre désir est sans remède.

Maître Eckhart :
Nous sommes la cause de tous nos obstacles.
Seule la main qui efface peut écrire la chose vraie.

Jean de la Croix :
Pour arriver à ce que vous ne savez pas, vous devez passer par où vous ne savez pas.
Là où il n’y a pas d’amour, mettez de l’amour et vous récolterez de l’amour.

Hadewijch d’Anvers :
Où est l’amour sont aussi lourdeurs et lourdes peines… hors des chemins de la pensée humaine.

Catherine de Sienne :
Il faut d’abord avoir soif.

Oui, bien que j’ai du mal à l’avouer, je reconnais qu durant ces années, j’ai aimé marcher sur les traces de ces êtres incandescents. Je marchais bien sûr fort loin derrière eux, en proie à cette tristesse dont parle Léon Bloy. La tristesse de n’être pas un saint. De n’avoir pas été favorisé d’une passion aussi dévorante. La tristesse de savoir que je ne connaîtrais jamais ces instants embrasés qui les projetaient hors du temps. »

p. 57 à 60


Ce long périple, Charles Juliet (2001)

Éditions Bayard, collection Qui donc est Dieu ?. 76 pages.
ISBN : 978-2227011144

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