La rose putréfiée, stigmate des damnés

9782862609430_1_75« La bouche de la porte était fermée. Mais bientôt elle entendrait le gloussement sec de la clef farfouillant dans la serrure et la bouche s’ouvrirait dans un grand éclat de rire, découvrant Jan avec sa mèche blonde qui flottait comme une flamme pâle. Parce qu’elle l’avait rendu aveugle en l’obligeant à cacher ses yeux, elle ne parlerait plus à son frère, elle se contenterait de glousser. Elle avait tout réglé d’avance. Elle gloussa en regardant sa main, nid d’orvets blancs et aveugles enchaînés à la future rose rouge. Elle avait le sentiment qu’elle seule avait inventé le prix terrifiant de la dévotion.

Elle était devenue plus maligne. Le temps ne s’écoulait plus goutte à goutte, il s’était solidifié et englobait la maison comme dans un bloc de glace. Elle avait figé les autres dans l’immobilité totale. Jan restait cloué sur place à la bouche de la porte ; lui aussi gardait la bouche ouverte. Parce qu’il avait l’habitude de mordre des souris, ses mots, en tombant de ses lèvres, se métamorphosaient en souris qui couraient en rond dans la pièce en poussant de petits cris. Ces bestioles avaient peur d’elle. Sur la paume des mains de Jan et sur ses pieds flamboyaient des roses qu’il ne voyait pas. En masquant ses yeux agressifs, elle l’avait rendu aveugle. À l’intérieur du bloc de glace, tout était figé, même les os propres et rigides de la mère. Elle avait bien fait comprendre que toutes les perspectives mobiles, toutes les comédies de la mutation, devaient être regardées de l’extérieur. Elle les protégerait et garderait Jan sous la coupe jalouse de son amour. Ils n’étaient tous que des objets pareils aux jouets en peluche. Elle seule avait le droit de vénérer Jannie.

Dans le vent, les lourds fantômes de la volupté : la mère surtout dont le corps parfumé dérivait lentement au fil du temps, et se transformait malgré elle ; diaphane, la mère, et fraîche comme le dessous d’un oreiller. Du haut de son esplanade lumineuse, la fillette, en se promenant, apercevait la famille au-dessous d’elle comme une portée de rats au fond d’un trou. Elle seule connaissait la fureur radieuse d’un soleil. Il lui suffisait d’étendre la main pour les plonger tous dans l’ombre de l’ignorance ; si elle ramenait sa main vers elle, une lumière aveuglante, brûlante, tomberait sur eux. À genoux, ils la supplieraient alors une fois de plus de les rendre à leurs ténèbres bestiales. Tout était simple, tout était prévu. Elle avait rassemblé toutes ses pensées, ces oiseaux au duvet rose qui flottaient dans le vent, dissimulés sous l’étendard de l’aveuglement. Elle pouvait aussi descendre de son esplanade par les ombres grises et compactes de la petite chambre pour les accompagner dans une promenade divine. Elle leur donnerait la parole, en perçant des bouches roses dans leurs mains et leurs pieds. Ils ne pouvaient imaginer les choses simples et affectueuses que l’amour leur dirait : c’était parce que leurs mains étaient aveugles et qu’ils avaient anéanti la faculté visuelle de leurs pieds. Elle avait l’esprit parfaitement lucide : de sa bouche émanaient de mélodieux parfums.

L’air était imprégné d’une sueur jaune qui s’infiltrait dans le corps. Elle colla l’oreille de sa main contre son vagin pour entendre le cri aigu du sang.

Elle avait fermé la maison un dimanche après-midi. Il y avait dix ans de cela.

L’avenir était chargé de prémonitions : tout ce qui devait arriver était déjà marqué du sceau de son avènement. »

p. 81 à 83


The Inkling (Prémonitions), Fred Chappell (1965)

Éditions Autrement, collection Littératures. 144 pages.
ISBN : 978-2862609430

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