L’homme rouillé

61+SRuFk-vL« Il ne te reste plus qu’à sortir du lit et à commencer ta journée. Tu descends te préparer du café, le café noir le plus fort que tu aies fait depuis des années, en te disant que si tu t’inondes de doses titanesques de caféine tu accéderas à un état qui ressemble à l’éveil, au moins un éveil partiel qui te permettra de traverser en somnambule le reste de la matinée et l’après-midi qui va suivre. Tu bois lentement la première tasse. Elle est extrêmement chaude et tu dois l’avaler par petites gorgées, mais le café ensuite commence à se refroidir et tu bois la deuxième tasse plus vite, la troisième encore plus vite, et, gorgée après gorgée, le liquide vient gicler comme un acide dans ton estomac vide. Tu sens alors la caféine accélérer ton rythme cardiaque, stimuler tes nerfs et commencer à t’animer. Te voici réveillé, à présent, totalement réveillé et pourtant encore très fatigué, épuisé mais de plus en plus alerte, et dans ta tête se produit un bourdonnement qui n’était pas là auparavant, un bruit mécanique sourd, un vrombissement, une plainte comme venue d’un poste de radio lointain mal réglé, et plus tu bois, plus tu sens ton corps changer, moins tu as l’impression d’être fait de chair et de sang. Tu es en train de te transformer en quelque chose de métallique, maintenant, en engin rouillé qui simule l’existence humaine, en un truc fait de fils de fer et de fusibles, de vastes circuits câblés régis par des impulsions électriques aléatoires, et puisque tu as terminé ta troisième tasse de café, tu t’en verses une autre – qui se trouve être la dernière, la tasse fatale.

L’attaque a lieu simultanément de dedans et de dehors, tu sens soudain monter la pression de l’air qui t’entoure comme si une force invisible tentait de te faire passer à travers ta chaise et de t’aplatir au sol, mais en même temps il y a dans ta tête une légèreté irréelle, un tintement vertigineux qui tambourine sur les parois de ton cerveau, et pendant ce temps le dehors continue à peser sur toi alors que le dedans se vide, se fait de plus en plus sombre et vide, comme si tu allais t’évanouir. Puis ton pouls s’accélère, tu sens que ton coeur essaye de jaillir hors de ta poitrine, et l’instant suivant tu n’as plus d’air dans les poumons, tu ne peux plus respirer. C’est alors que la panique te submerge, que ton corps se bloque et que tu tombes par terre. Allongé sur le dos, tu sens le sang se figer dans tes veines et petit à petit ton corps se transformer en ciment. Et c’est là que tu te mets à hurler. Tu es de pierre, à présent, et tandis que tu es allongé sur le plancher de la salle à manger, raide, la bouche ouverte, incapable de bouger ou de penser, tu hurles de terreur en attendant que ton corps se noie dans les eaux noires et profondes de la mort. »

p. 142-143


Winter Journal (Chronique d’hiver), Paul Auster (2012)

Éditions Actes Sud, collection Babel. 256 pages.
ISBN : 978-2330034399

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