De l’oraison et de la prière

ob_7824ee_dolores-prato« Dans la chambre je lui demandai si, au moins l’après-midi, nous irions à la mer. Elle ne répondit pas et s’agenouilla pour la prière du soir. Par pudeur, je me mis à la fenêtre, comme je l’aurais fait si elle s’était déshabillée. Et de cette fenêtre je découvris un petit bout de mer par-dessus les toits, juste une petite bande, mais je vis qu’elle n’avait pas éteint la lumière comme je l’avais supposé. Pour la première fois je vis, au-delà des toits, un morceau de mer nocturne ! Il y avait de la lumière même dans le noir : une lumière chargée de nuit que je n’aurais jamais pu imaginer si je ne l’avais pas vue. Je restai là à regarder les étoiles et les flots, et ma joie s’en alla entre ces deux choses, si lentement, si doucement qu’elle devint paix. Une paix en prière devant le miracle d’une eau nocturne sous les étoiles. Nous, les humains, sommes rendus enclos entre la beauté de la terre et celle du ciel. Pour avoir eu droit à un si précieux écrin, il est peut-être vrai que la douleur humaine est précieuse. Je n’ai jamais aimé les choses compliquées ; j’ai toujours tout résolu avec un infini désir de bonté.

— Tu ne pries même pas avant d’aller au lit ?
— Qui te dit que je ne prie pas ?

Je me tournai. Mon hôtesse était allongée sur le lit, absolument symétrique ; elle avait les paupières baissées ; de ses mains où s’entrelaçait un chapelet, sortait un petit crucifix. Je pensai qu’elle répétait pour son lit de mort et j’eus envie de rire. Je demandai :

— Il y a des cabines sur cette mer ?

Et je les revis telles que je me les figurais au pensionnat, quand les compagnes qui connaissaient la mer m’en parlaient. Haut perchées sur des pilotis, c’était des maisonnettes en bois au milieu de l’eau, avec un petit escalier qui plongeait dans les vagues. Une fois la porte fermée tout reste dehors, terre et ciel ; il n’y a que l’eau qui clapote en bas, comme dans un puits réveillé par le soleil. Cabine, petit secret de mon existence où tout est mystère et lointain. Tout ? Vraiment tout, non, mais laissons tomber. Demain, peut-être que je verrai les cabines, je m’enfermerai dedans, je descendrai le petit escalier… et ensuite ? Ensuite on verra. Mais y seront-elles ?

— Il y a des cabines sur cette mer ?
— Laisse-moi prier. Ne me distrais pas.
— Mais tu n’as pas déjà prié il y a un instant ?
— La prière n’est pas seulement vocale.
— Elle est aussi instrumentale.
— Idiote !

Elle avait raison. Je lui demandai pardon pour cette assonance de pensées.

— Tu ferais mieux de remercier le Seigneur.
— De quoi ?
— De tout. Également du bienfait qu’il t’accorde par mon intermédiaire.
— Oh, j’aurais préféré qu’il me l’accorde directement !
— En plus tu es impertinente.
— Je t’assure que la reconnaissance ne me pèse pas ; que la mienne n’est pas passagère ; que je me souviendrai toujours de tout ce que tu m’as donné aujourd’hui, mais au moment où le bienfait se produit, ma reconnaissance devient comme ma prière, elle n’arrive pas à se montrer. On me demande toujours de la reconnaissance, même si au lieu de paroles je donne ma vie…
— Et maintenant, à quoi ça rime de pleurer ?
— Je ne pleure pas à cause de toi, tu sais, je pleure pour tout.
— Quelle idée j’ai eue de t’inviter !
— Ne t’inquiète pas, regarde, c’est déjà fini. Dis-moi, demain soir, si on restait sur la plage jusqu’à ce qu’il fasse noir, pour qu’on puisse voir toute cette étendue d’eau sous les étoiles ?
— Tu y resteras toi ; moi je crains l’humidité. Maintenant ça suffit. Loué soit Jésus-Christ !
— Oui. Bonne nuit.
— J’ai dit : Loué soit Jésus-Christ.
— Et moi je t’ai répondu oui, d’accord.
— C’est incroyable.

Je me tus et m’allongeai sur le lit, où je restai immobile. Mes pensées agaçantes commençaient à tomber dans le sommeil et j’étais en train de les suivre, quand du lit voisin j’entendis un soupir qui devint un mugissement, pour se transformer ensuite en paroles hachées, désordonnées, comme celles de quelqu’un qui parle en dormant.

— Jésus, Jésus, disait-elle, Jésus, pardonne. Amour qui n’est pas aimé, pardonne… Mon Dieu, pitié !
— Qu’est-ce que tu as, qu’est-ce que tu as, tu ne te sens pas bien ? lui demandai-je.

Je distinguais à peine cette forme figée qui continuait son soliloque brisé et haletant.

— Jésus, vie de l’âme, cœur saturé d’opprobres, pitié !

Un silence me fit espérer que son cauchemar était fini, mais elle réattaqua ses sanglots parlés :

— Jésus, pardonne ! Moi je t’aime pour ceux qui ne t’aiment pas !

Sa voix était rauque comme celle des fous. J’eus peur et j’allumai la lumière.

— Je t’aime… je t’aime… je t’aime, répétait-elle comme sous hypnose.

Je la saisis par un bras en la secouant de toutes mes forces.

— Réveille-toi, réveille-toi ! lui criai-je.

Mais sa voix était de plus en plus rauque.

— Je t’aime… je t’aime…

Je vis que ses paupières closes tremblaient légèrement. Donc elle était éveillée !

— Mais oui, aime, aime donc, lui dis-je rageusement, et j’éteignis la lumière.

Alors l’autre me cria d’une voix parfaitement claire :

— Malheureuse ! Moi j’offre ma vie pour ton salut et toi…
— C’est la mer que tu m’avais offerte, pas ta vie. Celle-là tu ferais mieux de la garder pour toi.

Pendant toute la nuit je revis cette forme rigide et je réentendis cette voix rauque qui composait des phrases hachées avec des mots délirants. Tôt le matin, tandis que la morte parlante était à la messe et épiait sans doute à travers la coque de sa main si je la rejoignais, j’écrivis un petit billet de remerciement, ramassai mon sac et partis plus mal en point que lorsque j’avais eu les jambes brûlées ; et cette fois j’étais même incapable de dire à quel combinaison d’éléments c’était dû. »

p. 28 à 34

Scottature (Brûlures), Dolores Prato (2000)

Éditions Allia, collection Petite collection. 48 pages.
ISBN : 978-2844850423

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