Nick Tosches et les volutes célestes

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© Photographie de Deborah Feingold (2015)

book_387_image_cover« Le seul fait irréfutable, c’est qu’il n’existe rien de comparable à l’opium sur toute la surface de la Terre. Pendant plus de cinq mille ans, de « la plante de joie », comme l’appelaient les Sumériens, à la « céleste drogue » dont De Quincey chanta la séduction et l’esclavage, « l’interdit, le fabuleux opium » (selon les termes d’un autre opiomane, Jean Cocteau) est resté la dangereuse porte du paradis qu’aucun initié n’a pu franchir sans être transformé. Ce pouvoir suprême de l’opium ne se retrouve pas seulement dans les mystères anciens et chez les poètes visionnaires. Comme l’a indiqué Edward M. Brecher, dont la monumentale étude, Licit and illicit drugs (« Les drogues licites et illicites »), fut saluée en 1989 comme une « œuvre exceptionnelle » par le très guindé New York Times, la communauté médicale du XIXe siècle manifestait son respect pour la puissance de l’opium en des termes que n’eût pas désavoués un voyant mésopotamien : « le remède divin ».

Alors, pourquoi l’opium ? Voilà pourquoi. Et pourquoi la fumerie d’opium ? La réponse à cette question tient en un seul mot : romantisme.

La vision de lieux sombres, tendus de brocart, garnis de coussins de velours, évoquant une voluptueuse décadence, remplis de la fumée et de l’odeur de bâtons d’encens et de la céleste substance, interdite et fabuleuse. Des serviteurs muets, prosternés. Intemporalité. Sanctuaire. Les cheongsams fendus laissent apercevoir les membres charmants des concubines exotiques lascivement étendues, plongées dans une douce intoxication. Des rêves à l’intérieur des rêves. Romantisme.

Oui, je suis né pour fumer de l’opium, né pour le fumer dans une fumerie d’opium. Mais il restait un problème ou deux à régler. Pour commencer, l’opium est illégal. D’accord, je ne suis pas un saint, mais je ne suis pas non plus quelqu’un qui se moque de la loi.

Je souffre de diabète. Ne parvenant pas à juguler cette maladie par le régime, l’exercice, les médicaments et l’évitement du stress, j’ai plongé dans l’embarras les médecins, y compris les endocrinologues les plus éminents. Je me suis avisé, il y a peu, que, parmi ses nombreux usages médicinaux d’une ancienneté éprouvée — remède contre la dysenterie, l’asthme, les rhumatismes, etc. —, l’opium était considéré comme efficace dans le traitement du diabète.

L’idée de violer la loi me posait un grave problème. Mais j’ai toujours souffert d’une autre maladie : le désir de vivre. Ne pas faire tout ce qui était en mon pouvoir pour sauver ma propre vie aurait été violer la loi de Dieu et de la sainteté de la vie. Je délibérai. Je méditai. Je priai. Je m’ouvris de ces pensées à un prêtre — sans lui parler, toutefois, de ma vision des jolies gambettes sortant des robes fendues de putes droguées ; à quoi bon ? — et il me dit : « Allez-y. » Je me sentis mieux. Désormais, si jamais je devais entrer en conflit avec la loi, je pourrais dire que c’était la faute du prêtre. »

p. 18 à 20


Confessions of an Opium Seeker (Confessions d’un chasseur d’opium),

Nick Tosches (2000)

Éditions Allia, collection Petite collection. 79 pages.
ISBN : 978-2844850553

 

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