L’absence de mots ou le silence coupable

41rYWmtSciL._SX302_BO1,204,203,200_« Mais les semaines passent, et Antoine qui n’est pas des plus dynamiques, n’a toujours pas trouvé la personne qui pourrait chaque jour passer quelques heures auprès de toi et permettrait que tu quittes ce sinistre hôpital. De jour en jour, ton impatience grandit, s’exacerbe, et tu supportes de plus en plus mal l’existence à laquelle tu es assujettie. Quand vas-tu retrouver ta maison, tes enfants, ton chien et ces chemins sur lesquels tu peux à loisir dialoguer avec toi-même ? Tu vis avec cette obsession, tendue vers cet instant où tu seras à nouveau libre. Ce matin-là, tu es autorisée à te rendre dans une petite cour pour y jeter des détritus. Deux hommes du pavillon voisin sont occupés à peindre des barreaux. En passant derrière eux, tu te saisis d’un pot de peinture et te précipites à l’intérieur du bâtiment. Tu roules en boule un morceau de papier resté au fond du panier, tu le plonges dans le pot, et cédant à une furieuse impulsion, tu écris avec rage sur un mur, sur la porte des surveillantes, du médecin, en grandes lettres noires dégoulinantes, ces mots qui depuis des jours te déchirent la tête :

je crève
parlez-moi
parlez-moi
si vous trouviez
les mots dont j’ai besoin
vous me délivreriez
de ce qui m’étouffe

Tes mains. Ta robe. Tu ne peux nier. Ils te donnent des chiffons, du savon, de l’eau, et t’ordonnent de faire disparaître ce qu’ils nomment des barbouillages. Au lieu de les effacer, tu t’appliques à délayer la peinture et à l’étendre le plus possible. La sanction est immédiate : dix jours de cellule. Dix jours sans revoir le jour. Une paillasse. Ta nourriture non pas servie dans une gamelle, mais jetée à même le sol. Quand tu es de retour parmi les chroniques, tu es brisée. Sur ces entrefaites, la guerre a éclaté. Antoine espace ses visites et l’idée de te faire sortir est abandonnée. Une guerre éclair et la France ne tarde pas à sentir peser sur elle la botte de l’occupant. Très vite celui-ci met en place la politique qui va viser à éliminer ceux qui, selon lui, appartiennent à une sous-humanité. Dans cet hôpital où tu te trouves, la mortalité augmente. Chaque matin, en ouvrant les portes les surveillantes ont un mouvement de recul. Les salles sentent le cadavre. Un de ces matins-là, un jour de juillet — tu viens d’avoir trente-huit ans — on constate ton décès. Tu es morte de faim. »

p. 86 à 88


Lambeaux, Charles Juliet (1995)

Éditions Gallimard, collection Folio. 160 pages.
ISBN : 978-2070400867

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