Au bord de l’aube

livre_galerie_332« Ce soir-là, Nikolaï resta longtemps sans trouver le sommeil. Il faisait une chaleur étouffante. L’air vicié, pauvre en oxygène, l’oppressait, exerçant une douloureuse pression sur ses oreilles. Son esprit était embrumé par la touffeur visqueuse, à quoi se mêlait une sensation d’irréparable et de faux. Son irritation était d’autant plus grande qu’il savait ce qu’il fallait faire. Non seulement il le savait, mais il le sentait : il éprouvait un désir, une envie presque physique de peindre. Allongé sur un lit métallique branlant, dans des draps sales et humides de sueur, il se représentait avec une telle netteté son futur tableau – pas un tableau, d’ailleurs, mais une étude (une étude pour commencer !) – que, de temps à autre, il se levait d’un bond et arpentait pieds nus le sol crasseux qui lui collait aux talons. Ce tableau, voici comment il se présenterait.

Une pluie battante et glaciale dans une gamme de tons bleu-violet. Un ciel nocturne à l’approche de l’aube. La ville. Derrière l’épais rideau de pluie, une tache sombre laissant deviner un grand immeuble. En bas, au-dessus de la chaussée, un réverbère ruisselant de torrents d’eau bouillonnante. Une atmosphère inhospitalière, froide, mélancolique… À l’horizon, au-dessus des toits des maisons à peine esquissés, l’aube naissante apparaît, suggérée par deux larges coups de pinceau verticaux, bleu cobalt et blanc céruse. Et, tout en haut, juste sous le toit de l’immeuble, une lumière vive provenant de la seule fenêtre éclairée, balayée par des traînées grises, obliques. Une fenêtre familière, familière à en pleurer. Des vers lui revinrent en mémoire :

Bruyante, la pluie se fraie un chemin
Telle une larme paresseuse, sur la fenêtre
Turquoise, l’aube qui vient de naître
Au-dessus des toits se lève enfin.

« Telle une larme paresseuse, sur la fenêtre… Sur la fenêtre… Si seulement il y avait une fenêtre… On étouffe… » Sa gorge se nouait sous l’emprise indiscutable d’une inspiration fébrile. « Zut, si seulement il faisait clair… » Nikolaï s’approcha de la porte et fit jouer l’interrupteur. Une lumière jaune et terne inonda la pièce à contrecœur, évitant avec dégoût les coins sombres et humides couverts d’étranges taches de moisi semblables à des bleus. Nikolaï ricana méchamment, prît sa boîte de peintures et tria ses tubes de couleurs. Il fit craquer les lames du plancher en se rendant à la cuisine pour y laver longuement ses pinceaux avec un bout de savon étranger oublié par quelqu’un sur le porte-savon au-dessus de l’évier graisseux. Revenu dans la pièce, il les essuya avec une serviette et les rangea soigneusement dans sa boîte. Puis il s’empara de son pantalon abandonné sur le dossier du lit et sortit de la poche arrière quinze roubles : un billet de dix, un autre de trois ainsi que deux pièces. Il posa le tout sur sa boîte, s’approcha de la porte, s’y adossa, mit ses mains derrière son dos et resta là, à contempler fixement le carré noir du soupirail.

Tout en regardant, il se disait qu’il souffrait, qu’il était presque malade, qu’il avait sans doute de la fièvre mais, malgré cela, son sentiment de satisfaction s’intensifiait de minute en minute, lui insufflant la force et l’ardent désir de travailler. Il demeura ainsi près de la porte une quinzaine de minutes, à scruter le petit morceau de nuage nocturne dans l’encadrement du soupirail. Soudain, Dieu sait pourquoi, il eut envie de pleurer, de courir sur-le-champ chez l’ami qu’il n’avait pas, et de tout lui raconter, de déverser son chagrin sur lui… « Mais quel chagrin ? Ce ne sont que des broutilles », se rappela-t-il brusquement. Il leva ses poings serrés et plissa les paupières, très fort, jusqu’à en éprouver une douleur sourde, jusqu’à ce que ses oreilles bourdonnent. Des taches informes et claires flottèrent devant ses yeux. Il se tourna vers la porte, éteignit la lumière et, après avoir essuyé ses pieds contre le matelas, s’étendit sur son lit. Il pensa longtemps qu’il lui fallait s’endormir le plus vite possible pour que ce soit enfin le matin… Et, dès qu’il cessa d’y songer, il s’endormit… »

p. 15 à 18


La nuit d’avant le voyage, Récits de jeunesse, Andreï Tarkovski. (2004)

Éditions Philippe Rey, collection FUGUES. 96 pages.
ISBN : 978-2848765662

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