Les ténèbres éternelles

41f+tGWMwNL._SX210_« Faut que je dorme. Peux pas rester éveillé. Vais devenir fou. Dévoré par les démons. Qui me bouffent le crâne. Me sucent la moelle… la moelle de mes os. Font couler de l’acide dans mon cerveau. Les cris des enfants torturés dans mes oreilles. Les ravages du cancer, les hurlements des corps bouffis sur les champs de bataille… tous ces appels au secours, toutes ces supplications qui me lacèrent l’esprit et mettent mon cœur en lambeaux oh seigneur, n’y a-t-il pas de fin à cela ? aucun début à effacer ? nulle lumière nulle part ??? pas de lueur dans les sombres recoins de mon esprit ???? Tous planqués sous un boisseau. Bien cachés. Mis de côté pour un autre jour. Pour encore un autre jour… et encore un autre… S’il vous plaît… quelque chose… quelque chose… n’importe quoi, quelque part. Pitié. Je ne demande qu’à mourir. Est-ce trop ? trop ? Une telle requête serait-elle par hasard déraisonnable ? Juste mourir. C’est tout. Pas la richesse… ou la gloire ou le pouvoir ou… ou l’adulation. La mort. C’est tout. La mort. Totalement. Complètement. Irrévocablement. Une simple requête émanant d’une âme torturée. Repens-toi jésus. Rachète tes péchés. Quelle requête simple. Pas de montagnes à déplacer. Pas d’eau en vin… de poissons et de pains… pas de Lazare à faire revenir. Tu as ressuscité ton ami. Quel égoïste.

Il manque un corps. Dans ce vaste cet énorme complot de folie il y a un vide, un corps qui manque. Tu ne vois donc pas ce que tu as fait ? L’univers est déséquilibré à cause de ton égoïsme. Tu voulais garder ton ami près de toi, c’est tout ce qui t’intéressait. Toi-même. Toujours toi. Y a que toi qui compte. Regarde un peu la folie de ce monde, un monde qui essaie de remplir ce vide. Combien de vies vont être inutilement détruites ? Je remplirai ce vide. Je propose de rétablir l’équilibre dans cet univers. Je ne fais aucun sacrifice. Je ne prétends pas au martyre, comme tu l’as fait. J’admets et j’accepte mon égoïsme. Mais le le besoin est là et je peux l’assouvir. Expie, espèce d’hypocrite. Renonce à ton autoglorification égocentrique. Nous pouvons tous deux être libres. Laisse-moi mourir et tu seras absous de tes péchés. Je te demande… te supplie, que je ferme les yeux et sois doucement enveloppé par les ténèbres, et que ces ténèbres soient éternelles. Oh, et c’est là assurément une consommation qu’on peut souhaiter avec dévotion. C’est tout ce que je demande. Pas le salut. Pas la vie éternelle. Juste les ténèbres éternelles. Les douces, les bien-aimées ténèbres. Pitié… pitié, viens à moi… apaise-moi avec les ténèbres impénétrables… les ténèbres pour cette nuit et pour l’éternité… Ahh douce obscurité bénie… mon cœur t’implore… mes bras veulent t’étreindre, mon esprit désire ardemment ton baiser. Efface mes larmes de ton baiser… apaise mon cœur tourmenté avec ton obscurité.

Une supplique sacrée émane de l’homme en proie à l’angoisse de la condition humaine. Ne l’avez-vous pas vue partout, et plus particulièrement en vous-même ? Elle fait simplement partie du dilemme… contradictions, vacillement, confusion, aveuglement, il n’est qu’un homme. N’êtes-vous pas ému de le voir lutter pour demeurer dans l’obscurité, se démener de son mieux, une dernière fois, pour éviter d’admettre qu’une autre journée l’attend, passée à sentir la douleur dans chaque cellule et chaque fibre de son être ? Quelle est cette atroce douleur qui sourd de son corps tandis qu’il s’agite, recherchant la position magique qui lui permettra de retrouver le sommeil, la miséricordieuse obscurité qu’il chérit tant. Un masque opaque, des boules Quiès, étreindre l’oreiller, toutes ces choses qui ont pu l’aider par le passé. Tout tenter pour grappiller encore quelques minutes de sommeil, mais dans le sommeil quelques minutes peuvent être des heures, la seule chose qui compte c’est de ne pas se réveiller au point d’avoir besoin de se lever, d’avoir une fois de plus à affronter la journée. Il sait, comme tout le monde le sait, que ce moment viendra, comme toujours, mais il importe de le repousser le plus longtemps possible. Une fois levé l’inévitable se produit. Ne pas balancer le masque contre le mur, ne pas crier quand la lumière filtre par les volets, ne pas brandir le poing à la face du monde, admettre simplement qu’une autre journée a commencé, une journée qui mettra sans doute un terme à toutes ces journées. Mais je n’en crois rien. Je n’ai toujours pas trouvé le moindre défaut en cet homme. Je dis cela quand bien même il met une fois de plus le canon de son arme dans sa bouche, ferme les yeux et essaie de contraindre son doigt à presser la détente. Une autre journée pénible, pitoyable et pénible. Une journée quasi semblable à la précédente, différente seulement en ce que chaque journée est toujours nouvelle, la douleur nouvelle et pourtant ancienne et sans fin.« 

p. 157 à 161


Waiting Period, Hubert Selby Jr. (2002)

Éditions 10 X 18, collection Domaine étranger. 256 pages.
ISBN : 978-2264043795

 

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