La caverne des gisants

CVT_Un-enfant-de-dieu_1392« Il faisait noir lorsqu’il atteignit la grotte. Il rampa à l’intérieur, craqua une allumette, trouva la lampe, l’alluma et la posa auprès du cercle de pierres qui marquaient le foyer. Les parois les plus proches de la caverne se composèrent hors de la nuit permanente en une draperie de plus de pierre blanchâtre et une faille apparut dans la voûte, avec une rangée de dents de calcaire ruisselantes. Dans le trou de fumée noir, tout en haut, les étoiles lointaines et sans paupières des Pléiades brûlaient, froides et absolues. Ballard donna un coup de pied dans le feu et dégagea quelques charbons couleur de cerise terne au milieu des cendres et des os. Il alla chercher de l’herbe sèche et des brindilles, alluma le feu, retourna dehors avec sa poêle, la rapporta pleine de neige et la posa près du foyer. Son matelas était couché sur un tas de broussailles, avec les animaux en peluche dessus et ses quelques affaires étaient dispersées à travers la grotte au petit bonheur la chance.

Quand le feu eut pris, il ramassa sa torche électrique, traversa la salle et disparut dans un étroit boyau.

Ballard avança le long de corridors de pierre suintante dans les profondeurs de la montagne vers une autre salle. Arrivé là, sa torche courut sur une forêt de colonnes calcaires et sur ce qui ressemblait à de gigantesques urnes de pierre humides et difformes. Du sol de la grotte montait un cours d’eau souterrain. Il jaillissait, noir, dans un bassin de calcite et coulait le long d’un aqueduc étroit, là où la salle s’amenuisait en un trou noir. La lumière de Ballard dévia à la surface unie de l’eau comme sous l’effet de quelque étrange force souterraine. Partout l’eau gouttait, giclait et les parois humides de la caverne semblaient cirées ou laquées dans le rayon de lumière.

Il traversa la salle et suivit le ruisseau dans son périple à travers l’étroite gorge qu’il emprunta, l’eau se précipitant dans l’obscurité devant lui, tombant de flaque en flaque dans des vasques de pierre qu’elle avait façonnées et Ballard, agile sur les rochers et le long d’une corniche, gardant les pieds au sec, à cheval au-dessus du cours d’eau à certains endroits, sa lampe piégeant dans le fond de pierre blanchâtre du ruisseau de pâles écrevisses qui reculaient et viraient à l’aveuglette.

Il suivit ce parcours pendant un mile peut-être, avec tous ces détours, à travers ces goulets qui l’amenaient à avancer de profil comme un escrimeur, par un tunnel qui le fit mettre à plat ventre, l’odeur de l’eau à ses côtés dans l’auge riche de minéraux et des fientes crayeuses d’il ne savait quels animaux, puis il grimpa enfin dans une cheminée vers un couloir surplombant le cours d’eau et pénétra dans une grande caverne en forme de cloche. Ici les parois, avec leurs circonvolutions aux formes douces, salivantes de boue humide et rouge sang, avaient quelque chose d’organique, comme les viscères de quelque grande bête. Là dans les entrailles de la montagne Ballard dirigea sa lampe sur des saillies, des grabats de pierre où, tels des saints, des morts reposaient. »

p. 115-116


Child of God (Un enfant de Dieu), Cormac McCarthy (1974)

Éditions Points, collection ROMAN NOIR. 192 pages.
ISBN : 978-2757810194

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