Réelle présence

94712167_o« Nous fîmes lentement le tour de la merveille. Elle pesait sur la plage de tout son poids, comme si elle ne travaillait plus qu’à disparaître, comme si elle avait décidé d’appartenir dorénavant à la terre – ainsi que lui appartenaient ces rochers bas et anguleux, ces maigres plantes, si raides, qui derrière nous étaient plaquées contre le schiste, et que la brise ne faisait même pas frissonner. Mais les rochers étaient bruns : elle était blanche, d’un blanc fade, comme le blanc du lait épanché. Ce blanc-là était bien à elle. C’était un blanc sans lumière, un blanc gelé, entièrement refermé sur lui-même, tournant le dos à toute gloire, avec une résignation à peine pathétique, vraiment le blanc d’une baleine qui ne faisait pas d’histoires, qui fuyait l’éloquence et défiait terriblement les mots ; une baleine d’un naturel très simple, en somme, très proche de nous – une de ces baleines qui font penser : « Dire que nous aurions pu faire une si bonne paire d’amis ! … »

Ce blanc aurait pu être celui de certaines pierres, dont l’effort vers la transparence s’est heurté à trop d’opacité, et dont toute la lumière est tournée vers l’intérieur. Mais on distinguait, par endroits, des taches d’un vert fondant et, près de la tête, des serpentements mauves ou bleu ciel, fort subtils, qui disaient bien leur appartenance. Les teintes de la mort sont exquises : parfois nous croyions voir s’entrouvrir une rose. Devant cette chose qui ressemblait plus à un catafalque qu’à une bête morte, devant ce monument orné de signes délicats, qui viraient çà et là au colchique ou à la violette fanée, nous étions pris d’un doute – à quoi s’ajoutait par moments, d’une façon bien inattendue, la sorte d’inquiétude que l’on ressent au chevet d’une personne malade.

L’animal tout entier nous mettait ainsi à l’épreuve. Car son aspect était celui de la pierre : c’était un hypogée dont le marbre aurait eu des tendresses de fleur. Mais si l’on s’approchait, si l’on tâtait du pied, on rencontrait une matière élastique, un peu visqueuse, qui rendait mollement la pression. Il fallait en croire le contact. La baleine était étendue de tout son long, dans sa nudité pâle et azurée, avec l’aisance et le naturel d’un vivant couché au bord du flot. Les caprices du reflux continuaient à émouvoir cette retombée de plumes qui couvrait une de ses extrémités. Parfois même, au milieu des bulles de salive qui glissaient à la surface de l’eau, on voyait s’agiter un lambeau de chair, et rien n’était plus troublant que cet abandon dans un corps autrefois pétri de puissance et de volonté. Il avait donc fini de s’opposer, comme tout ce qui vit, de se dresser contre le vent, de châtier la vague, et de faire son profit de toute résistance. Une obéissance insidieuse, une docilité épouvantable l’entraînaient à se répandre, à se laisser couler dans l’univers. C’était une vaste effusion à la face du ciel, et qui n’attendait pour se parfaire qu’un rayon plus tiède, une caresse plus active de l’air.

[…]

Ce n’était pas son passé qui nous échappait : c’était maintenant, maintenant, qu’elle s’enfonçait  dans le mystère, un mystère auquel nous aurions tant voulu l’arracher. Tout ce qu’on aurait pu nous dire de la baleine, tout ce que la science ou l’histoire auraient pu nous apprendre, ne nous aurait rien appris. Car la seule chose que nous voulions savoir, c’était ce secret enfoui, ce mot de la création qu’elle représentait. C’était là ce qui rendait à ces débris une importance, un sens – une menace – qui nous concernaient directement. Je le sentis en regardant Odile : une étrange, une décisive sympathie s‘était nouée en nous pour l’être qui était venu terminer là sa durée, une sympathie qui nous isolait avec lui sur cette grève indifférente, entre la falaise immobile et les eaux en mouvement. Nous étions seuls – seuls avec la baleine, avec cette inexplicable gelée où le néant prenait des couleurs si tendres, et d’un commun accord désormais, loin de toute parole, nous épousions sa cause. Cette défaite, cet effacement silencieux, cela redevenait une présence. »

p. 21 à 28


Baleine, Paul Gadenne (1982)

Éditions Actes Sud, collection Les inépuisables. 34 pages.
ISBN : 978-2330030995


​​
À l’ami Juan Asensio,
dont la lumineuse critique dit en peu de mots l’essentiel du texte :

« Je crois qu’une bonne façon de définir le miracle ou l’essence du miraculeux serait de prétendre qu’il se tient à la jointure entre la nature et ce qui la dépasse, la surnature, sans jamais pourtant la forcer, la déchirer, en violer la pudeur. Le miraculeux est sas, frontière frémissante entre le visible et l’invisible, et c’est sur cette crête qui est «limite» que se tient l’artiste […] »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close