La dernière hostie

pointsmccarthyroute« Il se réveilla au bruit d’un lointain grondement de tonnerre et se redressa. L’indécise lumière tout autour, frissonnante et sans origine, réfractée dans l’averse de suie à la dérive. Il tira sur eux la bâche et resta un long moment éveillé, aux aguets. S’ils se faisaient mouiller il n’y aurait pas de feu auprès duquel se sécher. S’ils se faisaient mouiller sans doute qu’ils mourraient.

Le noir dans lequel il se réveillait ces nuits-là était aveugle et impénétrable. Un noir à se crever le tympan à force d’écouter. Il était souvent obligé de se lever. Pas d’autre bruit que le vent dans les arbres dépouillés et noircis. Il se levait et titubait dans cette froide obscurité autiste, les bras tendus devant lui pour trouver son équilibre tandis que les mécanismes vestibulaires faisaient leurs calculs dans son crâne. Une vieille histoire. Trouver la station verticale. Aucune chute qui ne soit précédée d’une inclinaison. Il entrait à grandes enjambées dans le néant, comptant les pas pour être sûr de pouvoir revenir. Yeux fermés, bras godillant. Verticale par rapport à quoi ? Une chose sans nom dans la nuit, filon ou matrice. Dont ils étaient lui et les étoiles un satellite commun. Comme le grand pendule dans sa rotonde transcrivant tout au long du jour les mouvements de l’univers dont on peut dire qu’il ne sait rien et qu’il doit connaître pourtant.

Il leur fallut deux jours pour franchir cette zone érodée recouverte de cendre. La route plus loin longeait la crête d’une arête d’où les bois nus plongeaient de chaque côté dans le vide. Il neige, dit le petit. Il regardait le ciel. Un seul flocon gris qui descendait, lentement tamisé. Il le saisit dans sa main et le regarda expirer là, comme la dernière hostie de la chrétienté.

Ils continuaient, avançant avec peine, serrés tous deux sous la bâche. Les flocons gris mouillés, tournoyant et tombant, surgis de rien. De la boue grise au bord de la route. De l’eau noire ruisselant des congères de cendre détrempées. Plus de feux de joie sur les crêtes lointaines. »

p. 19- 20


The Road (La route), Cormac McCarthy (2006)

Éditions Points, collection Littérature (édition collector). 256 pages.
ISBN : 978-2757820223

 

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