Voie sans issue

51Dxc5biToL._SX303_BO1,204,203,200_« 25. […] quelqu’un, un certain Wlassich ou quel que soit son nom, avait décidé d’inventer quatre hommes merveilleux, purs, probes, quatre anges, quatre êtres aériens, remarquables, infiniment délicats, dotés de magnifiques pensées, et, en parcourant le cours tracé de notre Histoire, y avait recherché un point à partir duquel les faire sortir de l’Histoire, oui, dit Korim, et ses mains se mirent à trembler, ses yeux à brûler, il semblait être soudainement pris d’un accès de fièvre, une porte de sortie, voilà ce qu’avait cherché pour eux ce Wlassich ou quel que soit son nom, il avait cherché un moyen surnaturel de les faire sortir, mais n’avait pu le trouver, il avait envoyé les quatre hommes dans le monde réel, dans l’Histoire, c’est-à-dire dans l’état de guerre permanent, et tenté de les installer en divers endroits prometteurs de paix, une promesse jamais tenue, et c’est avec une force accrue, un réalisme de plus en plus démoniaque et une précision de plus en plus infernale qu’il s’était mis à dépeindre cette réalité en y insérant ses propres créatures, en vain, car la route les conduisait d’une guerre à une autre guerre, jamais d’une guerre à la paix, et ce Wlassich, ou quel que soit son nom, s’était désespérément enfoncé dans sa rituelle monodie d’amateur pour finir par devenir complètement fou, car il n’y avait aucune Porte de Sortie, Mademoiselle, dit Korim en baissant la tête, et pour lui, lui qui aimait tant ces quatre hommes, la douleur était indescriptible, ces quatre hommes, Bengazza, Falke, Toot et Kasser, lequel avait disparu à la fin, vivaient si intensément à l’intérieur de lui qu’il avait du mal à trouver les mots pour s’exprimer, pour expliquer qu’il les portait en lui quand il marchait dans sa chambre, les emmenait avec lui dans la cuisine, puis les ramenait dans sa chambre, quelque chose le poussait à agir ainsi, et c’était horrible, horrible, Mademoiselle, dit Korim en regardant la femme d’un air désespéré, ils n’avaient plus de Porte de Sortie, il n’y avait que la guerre et la guerre, partout, même en lui-même, et maintenant qu’il avait terminé, et que tout le texte se trouvait sur sa page web, il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait, car, à l’origine, il pensait pouvoir, et tous ses projets reposaient là-dessus, une fois son travail accompli, entreprendre sereinement son « dernier voyage », mais maintenant il allait devoir partir avec cette douloureuse impuissance dans le cœur, et ce n’était pas possible, il devait trouver quelque chose, quelque chose à tout prix, il ne pouvait tout de même pas les emmener avec lui, il devait les déposer quelque part, mais il était trop stupide, sa tête était vide, elle lui faisait mal, était trop lourde, elle allait se détacher de son cou, il avait mal, et aucune idée ne lui venait à l’esprit. »

P. 227-228


Háború és háború (Guerre et guerre), László Krasznahorkai (1999)

Éditions Cambourakis, collection Irodalom. 280 pages.
ISBN : 978-2366240610

 

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