Et vint l’Incubation

415H+Th1crL._SX303_BO1,204,203,200_« Il remonta la Cinquième Avenue jusqu’à Central Park, s’assit au bord du lac et regarda les canards glisser sur le reflet des gratte-ciel. Il resta assis là. Toute la journée. Les yeux fixés. Dans le même état de torpeur que celui dans lequel il avait regardé l’océan, marché le long des rues et couru les magasins et les boutiques. Une torpeur qui le privait de tout sentiment. C’était cette torpeur et cette absence totale de sentiments qui lui permettaient de faire ce qu’il devait faire… Cette torpeur… cette insensibilité. Cette insensibilité qui le maintenait en vie. Lui permettait d’agir. Mais, ô mort douce et éternelle, combien de temps cela allait-il durer ? Combien de temps encore allait-il pouvoir se maintenir au-dessus de ce gouffre noir et insondable de Harry White ? Il restait assis là. À écouter les pensées qui s’agitaient faiblement dans son esprit. Sentant la différence de température quand un nuage passait devant le soleil. Puis il s’éloignait. Il faisait chaud. Le soleil. Il le sentait réchauffer ses os. Curieux ! Des années qu’il n’avait pas senti la chaleur. Ou le froid. Il restait assis. Et regardait. Les canards troublaient le reflet des gratte-ciel sur le lac. Et les gratte-ciel se dissolvaient. Harry frissonna. Jamais ils ne formaient un tout. Presque. Et puis une autre ride. Et ils s’évanouissaient. Il regardait. Restait assis. Et regardait. Et le soleil sur son visage. Étincelant à cause de la réverbération. Dieu est aux cieux. Merde alors ! Râ aussi, non ? RA ! RA ! RA ! Tout ça, c’est des conneries ! ! ! Le soleil poursuivit sa course au-dessus du lac. Derrière les arbres. Ombres qui s’allongent. Fraîcheur qui tombe. Glaciale. Rien que des ombres. Ultime rayon de soleil… de plus en plus froid… de plus en plus sombre… »

Nuit !

Nuit noire…

Nuit

noire ! Nuit noire ! Nuit noire !

Froid… qui

glace les os. Froid qui glace la moelle. Froid mordant. Obscurité. Nuit noire. Lumières qui scintillent dans le lac. Noël. Lumière jaune près du banc. Au-dessus de Harry. Son ombre se replie sous le banc. Sous lui. Derrière lui. En lui. Sur le lac, lumières qui scintillent. Froid mordant. Frissons. Une lune qui l’ignore. Contemple son reflet et sourit. Des dizaines de lunes sur les rides du lac. La nuit noire se fait plus sombre encore. Seul. Personne. Seul dans la nuit. Seul face au lac. Seul avec la lune et les lumières scintillantes. Seul face à lui-même. Le froid ravive ses sentiments. Le froid, source de vie. De vie ! DE VIE ! Oh, Seigneur, non, NON ! NOOOONNN !

Sa

tête tomba vers l’avant, il la prit dans ses mains et fixa le sol entre ses pieds…

Pourquoi faut-il que cela m’arrive à moi ? ? ?

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Il serra son paquet contre son ventre, se pencha et oscilla 

d’avant en arrière encore et encore et encore

encore

une fois tandis que, dans son ventre et au cœur de son estomac, il sentait renaître ces sensations issues du passé, et il frissonna pendant de longues et pénibles secondes qui, bout à bout, formèrent une éternité, et il sentit ce tiraillement au fond de sa gorge et il vit ces visages qui se dissolvent et le troisième qui se rapprochait et dont les traits se précisaient, et il entendit le rire de ses enfants et sentit la douceur et la chaleur de sa femme, et il vit l’expression douloureuse sur son visage, et il fit l’effort et parvint à se mettre sur ses pieds, en ayant l’impression que son corps glacé et douloureux allait se casser en deux, et, en s’aidant du banc, il tenta de se redresser, sans y parvenir, et il resta courbé comme un vieillard sous la lueur jaune de la lampe, au bord du chemin, en proie à un terrible conflit, et il entendit des cris perçants monter de ses entrailles transformées en un champ de bataille où s’affrontaient les chiens de l’enfer et les chiens du ciel et les chiens de l’enfer déchiraient et lacéraient sa chair et l’odeur et le goût du sang les rendaient fous et plus féroces encore et les chiens du ciel conservaient un silence et une immobilité absolus et attendaient et les chiens de l’enfer les regardaient d’un air moqueur et plein de défi tout en déchirant et en arrachant la chair des entrailles de Harry White car ils savaient qu’ils pouvaient agir impunément, qu’ils n’avaient rien à redouter des chiens du ciel qui pouvaient certes les dévorer en l’espace d’un éclair et rendre au champ de bataille sanglant et putrescent sa fonction première mais pour cela, il fallait leur demander de se mêler à la lutte et les chiens de l’enfer savaient que cette supplique ne leur serait pas adressée et que les chiens du ciel ne pouvaient qu’attendre et regarder, immobiles et silencieux, tandis qu’eux continuaient à déchirer et à lacérer la chair de Harry White et plongeaient leurs gueules assoiffées de sang dans ses entrailles, les yeux fous, et ils s’avançaient avec un rictus de défi vers les chiens du ciel et leur crachaient à la tête le sang et la chair de Harry White et aboyaient et hurlaient leur défi pendant que les chiens du ciel immobiles et silencieux attendaient, souffraient, espéraient qu’ils allaient entendre ce mot qui leur permettrait de chasser ces monstres assoiffés de sang qui les déchiraient et les détruisaient et se moquaient d’eux comme de la chair qu’ils lacéraient, et ils attendaient, attendaient toujours ce mot, et ils percevaient l’angoisse de Harry White qui était en train de se faire dévorer et ils espéraient que, fou de douleur et de souffrance, il allait les appeler à l’aide, mais les chiens de l’enfer s’approchaient toujours plus et leur crachaient la chair mutilée de Harry à la tête ; et lui serra son paquet contre lui, remonta l’allée qu’il avait empruntée bien des fois, tourna dans la Cinquième Avenue et se dirigea vers la cathédrale Saint-Patrick.

Il marchait seul. Des voitures passaient. Mais il marchait seul. De temps en temps, il croisait un passant. Et pourtant il marchait seul. Il n’y avait personne avec lui. Sauf cet autre homme en lui, là où la bataille continuait à faire rage. »

p. 335 à 338


The demon (Le démon), Hubert Selby Jr. (1976)

Éditions 10 X 18, collection LITT. ÉTRANGÈRE. 351 pages.
ISBN : 978-2264005786

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