Le vent noir souffle où il veut…

CVT_Lobscurite-du-dehors_469« Holme leva la main dans un futile geste d’adieu et repartit le long de la route. Le bruit de la canne de l’aveugle qui tapotait doucement faiblissait derrière lui. Il continua, silencieusement sur ses pieds nus, d’un pas lourd, sans grâce, sortant des paisibles champs de maïs, ses orteils laissant une empreinte molle dans la poussière parmi les cratères creusés par les sabots des chevaux et des mules et devant lui sous le soleil de l’après-midi son ombre dérivait dans une obscure parodie de sa marche. La route continuait à travers un brûlis où il n’y avait pas le moindre ombrage et sur des milles et des milles il n’y eut que les formes carbonisées des arbres sur une terre morte où rien ne bougeait que de venteuses faille de cendre qui s’élevaient douloureusement pour retomber mortes le long des corridors noircis.

Tard dans la journée la route le conduisit dans un marais. Et ce fut tout. Devant lui s’étendait un désert spectral d’où ne dépassaient que des arbres dénudés dressés dans des attitudes de souffrance, vaguement hominoïdes comme des figurines dans un paysage de damnés. Un jardin des morts qui fumait vaguement et s’estompait pour se confondre avec la courbure de la terre. Il tâta du pied la tourbe qu’il voyait devant lui et elle se mit à monter, formant une grumeleuse boursouflure vulvaire qui sous aspirait. Il recula. Un vent fade s’exhalait de cette désolation et les roseaux du marais et les noires fougères au milieu desquels il se trouvait s’entrechoquaient doucement comme des créatures enchaînées. Il se demandait pourquoi une route devait finir ainsi.

En retournant par le chemin d’où il était venu il rencontra de nouveau l’aveugle qui marchait dans le crépuscule en tapotant avec sa canne. Il attendit, tout à fait immobile au bord de la route, mais l’aveugle tourna la tête en passant et lui sourit de son sourire aveugle. Holme le regardait s’éloigner. Il se demandait où allait l’aveugle et s’il savait où la route se terminait. Il faudrait avertir un aveugle avant de l’envoyer par là. »

p. 225-226


Outer dark (L’obscurité du dehors), Cormac McCarthy (1968)

Éditions Points, collection POINTS. 240 pages.
ISBN : 978-2020309639

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