De la tristesse de Jésus…

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La Cène, fresque (460 × 880 cm) de Léonard de Vinci (1495-1498)

« Il semble bien étrange de parler encore de la Cène de Léonard de Vinci. Cette fresque a été disséquée à un tel point que dire comment des yeux simples l’ont vue est une naïveté qui fait sourire. Pourtant, parmi mes souvenirs d’Italie, la visite que je fis à S. Maria delle Grazie se détache avec la valeur d’une révélation. Je suis entrée dans ce cloître avec une âme de lycéenne qui se souvient du cours d’histoire de l’art. Je n’avais jamais éprouvé d’émotions devant les petits personnages noirs des reproductions de la Cène qu’on nous montrait en cours ; je les voyais comme des pions d’échiquier. Tout ce qu’on me disait sur eux, toute l’analyse qu’on m’en donnait ne faisait qu’augmenter ma froideur. Je parlais religieusement de la Cène, mais je ne l’aimais pas et je ne pouvais lui trouver aucune humanité. C’est pourquoi, malgré ma curiosité d’écolière, je craignais que ma visite ne m’apportât rien d’autre qu’un désir froid de me persuader que c’était admirable.

Lorsque j’entrai dans cette espèce de préau en terre battue, qui rappelle une halle au blé et qui est le réfectoire de S. Maria delle Grazie, je ne vis d’abord que des touristes avec des jumelles et un guide ; je vis aussi quelques toiles peinturlurées, posées sur des chevalets devant lesquels un personnage neutre, homme ou femme, me paraissait faire un travail de myope. À droite, une grande fresque aux couleurs vives donnait une réplique de la Cène avec des personnages byzantins raides et figés. Je n’osais pas regarder la vraie Cène ; mon cœur battait un peu, car si vraiment je n’allais rien éprouver, c’était un espoir d’émotion qui disparaissait pour toujours. J’eus cependant le courage de tourner les yeux à gauche et je ne vis plus que ce mur. Toute la salle avait disparu, ainsi que tous mes souvenirs d’écolière.

Mes yeux ne pouvaient se détacher de la figure de Jésus ; je sentis, comme jamais je ne l’avais fait, le mystère de ce Dieu, de cet homme, la grandeur de l’oeuvre qu’il avait entreprise, la nécessité où il était d’échouer.

Son sourire et l’expression de ses yeux sont ceux d’un homme désabusé. Il vient de dire les merveilleuses paroles du sacrifice et du rachat : « Prenez et mangez, ceci est mon corps », « Prenez et buvez, ceci est mon sang », et il se sent seul car il sait que personne ne l’a compris. Il ouvre les mains pour offrir la nourriture miraculeuse avec une triste simplicité. Il n’a aucun geste de propagande, aucune attitude impérative pour séduire, pour convaincre, pour affirmer. Les yeux sont à demi baissés, il ne regarde personne, mais semble suivre dans le vide un espoir qui s’enfuit : il paraît las et ses lèvres se fixent dans un pli amer. On dirait qu’il a perdu la foi. Dieu est absent ; on ne le sent pas dans cette assemblée. Il devrait être là pour fortifier la confiance de son fils et pour donner aux hommes un peu de lumière qui les aiderait à comprendre ou simplement à croire. Mais Dieu est resté dans le ciel, dans ce ciel qu’on entrevoit par les fenêtres.

Jésus est venu chez les hommes et il y est seul. Léonard de Vinci l’a placé au centre de la fresque, et de chaque côté, en deux groupes, se tiennent les apôtres : aucun n’est avec lui… Jean, niais comme une jeune épousée, la tête penchée vers ses compagnons, semble illuminé par un reflet du mystère : lui, le disciple favori, sait sans doute et doit expliquer ; mais, si l’amour l’a touché, il ne l’a pas pénétré ni conquis ; il a un sourire satisfait, car il est préféré et se croit initié ; mais il se contente de s’abandonner, alors qu’il devrait tomber à genoux et adorer. Pierre est le malin qui ne se laisse pas faire : on dirait qu’il montre du doigt l’homme-Dieu en glissant à l’oreille de Jean quelques conseils. Judas écoute, mais ses yeux levés et son regard fixe peuvent faire croire qu’il a frôlé le sens du mystère ; il réagira comme un homme : pour l’instant néanmoins, il semble avoir senti quelque chose. Le brave André ne comprend rien : sa vieille tête n’a jamais enregistré chose pareille. Jacob a une jolie tête de preux qui part pour la terre promise, parce qu’il est brave et joyeux ; il n’est pas méchant, mais il trouve cela très drôle. Quant à Bartholomée, plus frustre et par là plus sensible au mystère, il regarde : et s’il ne comprend pas, il sentira peut-être assez fortement pour aller à Jésus. L’autre groupe des apôtres montre un égal étonnement : Philippe semble bien s’offrir spontanément à Jésus, mais son expression de femme repentie ne peut pas réconforter la détresse de celui-ci. Jacob l’aîné ne cache pas sa surprise naïve ; quant à Thomas, le doigt levé, il doit commencer à ergoter ; il va sans doute demander une explication scientifique et rationnelle des étranges paroles ; si Jésus s’embrouille, il rira très haut. Au bout de la table, Matthieu, Thaddée et Simon discutent ; le jeune Matthieu est plein d’enthousiasme et il demande aux vieillards leur approbation ; Simon essaie d’expliquer, mais Thaddée ne trouve pas dans les lois et les écrits de textes appropriés : comment croire ? Les fondements de son opinion ne lui fournissent aucun appui.

Et en effet les hommes ne peuvent concevoir le don de Jésus ; Jésus apporte au monde l’amour et avec l’amour, la bonté, le sacrifice. Qui donc a appris aux hommes l’amour, la bonté ? Le Dieu des écritures n’a pu leur mettre ces sentiments dans le cœur, car il les ignore. On le représente plein de colère et de vengeance ; ce qu’on peut faire devant lui, c’est trembler en se prosternant ; et quand on a tremblé et qu’on s’est prosterné, on ne sait pas si la colère de Dieu ne viendra pas encore. Alors on essaye de profiter des mesquineries de la vie, sans qu’il s’en aperçoive, car on ne voit pas d’autre bonheur ; et ceux qui passent leur vie dans l’austérité ne paraissent pas mieux partagés. Et les hommes entre eux ne peuvent pas d’eux-mêmes créer l’amour. Ils aiment… mais ils attendent qu’on les aime en retour. L’amour pur, ils l’ignorent. Jésus le leur apporte ; mais ils ne savent pas, et comme des hommes, ils rient et se moquent de ce qui n’est pas comme eux. Placé entre un Dieu sans amour et les hommes sans bonté, Jésus ne pouvait pas réussir. Il ne pouvait qu’être condamné et disparaître. Je n’ai rien vu de plus émouvant que la figure de Jésus dans la Cène de Léonard. Sous les couleurs passées aujourd’hui, sous l’espèce de moisissure qui écaille les visages, elle apparaît comme le symbole de la faillite humaine d’un splendide idéal. Si on enlève ce visage de l’ensemble, la salle apparaît comme une taverne où des hommes après boire discutent un coup de dés inconnu et imprévisible ; Jésus est-il le joueur de génie ou le mauvais joueur ? Ces hommes ne sont pas responsables, mais comme ils montrent qu’ils sont la foule ! les hommes ricanent sur terre ; Jésus est seul vaincu par ce rire.

Mais comme un voile qui l’isole et cependant le protège du contact, Jésus a sa tristesse. C’est une tristesse écrasante, mais parce qu’il l’a senti complètement, il n’est pas un vaincu qui se rend ; il attendra qu’on vienne à lui et l’on sent que son visage s’éclairera au plus léger mouvement d’amour. De cette figure lumineuse (car elle est lumineuse, comme si vraiment Vinci avait eu dans son pinceau un rayonnement divin), de cette figure lumineuse malgré son effritement, se dégage une douceur immense, une douceur qui éclaire, une douceur qui fait venir les larmes aux yeux.

Tristesse infinie, douceur infinie… comment ne pas aimer cet homme ou ce Dieu ? Comment ne pas sentir venir en soi un courage fier pour continuer comme lui, malgré la tristesse, malgré l’abandon, malgré la mort ?

Vinci avait deviné la puissance et la tristesse de l’amour divin ; les moines dans leur réfectoire sentaient-ils l’appel désespéré de cet amour qui ne trouvait personne pour lui répondre ? J’ai regardé aujourd’hui mon cahier d’histoire de l’art, avec un serrement de cœur, je n’ai vu de nouveau que des pions d’échiquier. Mais peu à peu les couleurs si déteintes de la fresque sont venues flotter, puis se poser sur l’image de Jésus. J’ai senti le rayonnement poignant de ce visage. Jésus était-il un envoyé d’un Dieu que nos têtes étroites ne peuvent imaginer ? Le Dieu des écritures, c’est nous qui l’avons conçu à notre image. Mais Dieu, le vrai Dieu d’amour et de bonté, pourquoi ne nous a-t-il pas éclairés ? »

Commentaire de Marcelle Sauvageot (Œuvres, Éditions Bartillat, 2013)

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