Didier Decoin, parturition d’une âme

didier_decoin_par_benjamin_decoin_2011_presse_1_0
© Photographie de Benjamin Decoin, 2017

Au cours de la nuit du 8 au 9 septembre d’une année qu’il tient à garder secrète, Didier Decoin est dépouillé de ses certitudes. Nuit de gestation, prière au bord des yeux. La foi, celle qui est d’abord une expérience, un don de Dieu, en vérité, il ne l’avait pas. De lui, Dieu s’est retiré, « comme l’homme, dans l’amour, se retire de la femme : après avoir déposé en elle cette semence qui n’est pas lui – mais qui est appelée à devenir un peu de lui » (p. 16). À l’aube, il fait Dieu pour lui « comme pour d’autres il fait jour » (p. 19) : il donne alors naissance à son âme. C’est à l’aune du chemin parcouru depuis qu’il est possible de comprendre l’événement, de le relire. « Pour que l’histoire ait un sens, il fallait la commencer par la fin. La renverser. La convertir. » (1)

Auparavant, Didier aimait l’image de Dieu, mais cette image, par définition, ne dit strictement rien de DieuAlors qu’il n’est encore qu’un petit garçon, coqueluche de ses camarades de classe parce que les films de son père sont vantés dans les journaux, il prend soudainement conscience du Père céleste. Un Père qui, malgré une rigoureuse ascèse, lui demeure inaccessible. Alors Didier se débarrasse de l’enfant qui est en lui, devient, pendant trois ans, un « homme-pour-de-vrai » (p. 63), erre, entre les menottes de l’orgueil et la menace d’une liberté illusoire, jusqu’à la rencontre d’une femme, Agnès, qui le ramène enfin sur les terres de l’enfance. Ce lieu où, durant la fameuse nuit du 8 au 9 septembre, il découvre le feu divin. Mais aussitôt, Didier prend peur, peur de redevenir tiède, de ne plus Le sentir. « Aimer Dieu, c’est vivre un enfer » (p. 23), écrit-il si justement. Un enfer, parce que nous ne vivons pas encore dans le Royaume promis par Dieu et que, s’Il se retire, nous laisse à notre misère rien qu’un seul instant, nous sombrons dans les eaux marécageuses du Prince de ce monde.

Mais rien n’est plus difficile que de tout abandonner à Dieu, surtout notre propre vie. Rien n’est plus difficile que de Lui obéir quel que soit tout, surtout lorsque Sa volonté va à l’encontre de la nôtre ou de notre logique humaine. En somme, rien n’est plus difficile que d’être à la hauteur de Son Amour sans mesure ni clôture. Ainsi, pour Didier, croire est surtout « une humiliation : celle de vivre, chaque minute de chaque heure de chaque jour, [s]on incapacité à aimer » (p. 27). Et quand bien même nous serions à Sa hauteur, ivres de Son vin qui réjouit le cœur de l’homme mortel, demeure le problème insoluble du Mal, qui nous déchire, nous mène vers le gouffre nauséeux du doute. « Comment oser Dieu devant ce témoignage par lequel [on] apprend qu’une jeune fille a été liée écartelée, avec dans sa gorge une serpillière imbibée d’urine ; et ensuite, avec des braises, « ils » ont brûlé ses pieds et ses mains » (p. 29) ? Si Dieu ne désire pas la souffrance des hommes, du moins la permet-Il, sans quoi Il ne serait plus tout à fait Dieu.

Ce Mal en « liberté surveillée » (p. 43), il nous faut donc le traverser, car « celui qui reçoit la souffrance comme elle vient – et la boit jusqu’à la lie – ne choisit rien du tout. C’est, au contraire, lui qui est choisi. » (p. 48). La Croix, en ce sens, est peut-être un signe de l’élection divine. « La Mort joue, le Mal mise. Et c’est Dieu qui gagne. Mais Dieu gagne ni vu ni connu. Il gagne, parce qu’Il a joué à qui perd gagne » (p. 37). Par la mort, Il a vaincu la mort. N’oublions pas que Jésus, au cœur de sa divine humanité, a pleuré Lazare. Dieu pleure sur la mort de son ami, qu’Il s’apprête pourtant à ressusciter ; Dieu pleure sur la condition humaine. Et ces larmes, comme elles nous sont douces aujourd’hui qu’Il n’est plus de ce monde tangible, que nous devons avancer à pas de loup sur des chemins de doute ! Nous savons qu’Il fut ému, Lui qui est Dieu, et par conséquent, nous pouvons nous blottir à l’abri de Ses ailes pour faire face à la souffrance, car « dans le monde où il fait Dieu, le jour s’embusque derrière la nuit » (p. 71). Et la Mère derrière le Fils. À treize ans, alors qu’il est en étude, Didier s’échappe de la classe en évoquant un « besoin pressant » (p. 96), qui se trouve être un besoin de prière dans la chapelle de son collège, une prière à la Mère de Dieu. Même s’il la délaisse quelquefois pour le Fils, la demoiselle évoquée par Bernadette Soubirous demeure sa compagne dans l’épreuve. C’est elle, qu’il espère avoir à son chevet au jour de sa mort, pour lui prendre la main et poser ses « lèvres sur [s]on âme » (p. 103), comme nous embrassons, dans les salons funéraires, nos proches plus que leur dépouille. Dans le monde où il fait Dieu, les églises sont des lieux de joie infinie, des lieux où Didier a « envie de rire » (p. 110), parce qu’elles sont vivantes. Parce que, lors de la messe, ce n’est pas le souvenir de Dieu que nous fêtons, mais Son éternelle présence. « La messe abolit, d’un mot, la logique du temps et de l’espace » (p. 115) : nous sommes présentement avec Dieu.

Ce vertige qui, du reste, peut paraître insupportable à certains, doit nous amener à considérer la Maison de Dieu comme un lieu où il est nécessaire de nous rendre souvent, en cela qu’il nous recentre sur Celui qui est le premier et le dernier, le commencement et la fin. Mais si le monde où il fait Dieu n’est pas « un monde assuré, ni rassuré » (p. 22), en effet, il n’en demeure pas moins le lieu de l’engagement et de l’allégresse.


Notes

(1) Jésus, le Dieu qui riait – Une histoire joyeuse du Christ, éditions Stock, 1999

9782757857618« Pleurer est aussi un signe d’enfance. Et c’est en suivant le fil fragile de l’enfance que Dieu s’insinue le mieux en l’homme. Mais, pour l’heure, peu importent les explications, les symboles : je pleure, recroquevillé sur mon lit. Je pleure sans savoir pourquoi je pleure. Je pleure de gros sanglots durs, caillouteux, qui me sortent des yeux avec autant de violence que le pus gicle d’un abcès. Je croyais avoir la foi. Mais quelle foi ? La pire de toutes : celle qui se nourrit des expériences des autres, qui n’a rien expérimenté elle-même. Foi née d’une émotion esthétique – cette foi des Offices solennels, des cathédrales, des concerts d’orgue… Foi intellectuelle – inculquée par des prêtres doux, nets, logiques qui prouvent l’existence de Dieu à partir de l’impossibilité de son inexistence… Foi de revanche – que je brandissais comme le fauconnier son faucon, pour atteindre en plein vol l’injustice, la souffrance et la mort : au marché de l’adolescence, Jésus-Christ est un héros qui vaut son pesant de Tarzan, de Tintin et d’Ivanhoé… Foi de besoin – issue de mon refus de disparaître, de mon désir fou de me continuer post mortem sous la forme blanche, ailée et naïve d’un ange… Oui, sans doute, j’avais cette foi-là. Cette foi qui est à l’âme ce que la fraîcheur est au visage : une passade, une chimère que le temps craquelle puis disperse. C’était, voyez-vous, un de ces fois bien assises, raisonnables et raisonneuses, imperturbablement charnelles. Une de ces fois qui ne dérangent pas – et ne sont donc que la croûte de maquillage étalée sur un visage blafard. Avec mes larmes, ma foi m’a quitté. Je l’ai sentie se déchirer, s’en aller en lambeaux. Brusquement, j’ai découvert des arguments irréfutables contre l’existence de Dieu. Tout ce sur quoi je m’étais appuyé (et avais voulu appuyer les autres !) se dérobait. Dieu certain devenait Dieu envisageable, puis Dieu improbable, et enfin Dieu impossible. Pourtant, au fur et à mesure que s’écoulait cette hémorragie spirituelle, quelque chose d’autre que la foi comblait les vides qui se creusaient en moi : un ange sombre déversait le contenu de ma coupe dans la nuit, tandis qu’un ange différent dans le même temps la remplissait. »

p. 14-15

Éditions Points, collection Points Vivre. 144 pages.
ISBN : 978-2757857618

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close