Les basses œuvres de Dieu dans une âme désœuvrée

31CArkUIi6L._SX335_BO1,204,203,200_« Luc cessait d’agir, de penser en son propre nom. Il était le ministre d’une volonté qui dépassait la sienne. Il vivait, agissait dans une sorte d’hypnose, sous l’impression du regard, du silence significatif de Marcelle dans l’escalier. Ce silence les avait scellés, avait scellé leur union, leurs volontés. Ce silence faisait de Marcelle mieux que sa complice. Il ne craignait pas un démenti. Ce qui a été décidé dans un instant peut avoir une portée durable ; cela vaut pour l’éternité.

Comme il avançait vers la maison, il reconnut presque du même coup d’œil la pharmacie, la devanture bleu ciel, au rideau baissé derrière la vitre, de la lingère, l’étroite boutique du marchand de vins. Toutes ces façades mesquines, qui luisaient petitement sous un ciel gris, lui disaient la même chose : il fallait délivrer Marcelle, délivrer le monde. Il ferait cela parce que de toute éternité cela devait être fait, parce qu’il était clair que c’était le seul acte qu’il aurait l’occasion d’accomplir au terme d’une destinée deux fois manquée, parce que le coup qui avait été épargné à l’homme à la petite moustache, ce coup avait toujours besoin d’être porté, parce que… Une idée venait de le saisir, grandiose : Mme Monge et l’homme à la petite moustache ne faisaient qu’un ; c’était un seul et même être. En supprimant l’un, il supprimait l’autre. Car, par le crime, tout rentre dans l’ordre. Il n’avait soif que d’ordre et de paix.

Cette idée lui apportait une sorte de contentement, en lui permettant de comprendre les principaux événements de sa vie. Le temps n’avait fait que retarder son geste, en différer l’exécution. Si Edith l’avait quitté jadis, c’était pour qu’il puisât dans sa souffrance la force de révolte qui, en grandissant, l’avait amené à ce qu’il allait faire aujourd’hui. Et si, au lieu de rencontrer ensuite une femme qui, par ses attentions, eût apaisé cette force volcanique qui n’avait pas cessé de le soulever pendant toutes ces années, il avait rencontré une Erinye qui l’avait déchiré, c’était pour que cette force ne fît que croître et devînt plus forte que sa raison – pour faire qu’il n’hésitât pas un seul instant à la voix de Marcelle, à son silence. Par là, sa vie retrouvait son secret, son enchaînement. Il s’était cru seul, abandonné, il avait cru ses souffrances dépouillées de signification, inutiles comme celles de tant d’êtres qui n’ont rien en eux, qui pourraient aussi bien ne pas être. Mais non : il y avait au-dessus de sa destinée lamentable une Destinée, une Sagesse, qui pensaient pour lui, qui pensaient à lui : il était né pour être l’instrument de cette Sagesse ; il n’était pas fait pour jouir, mais pour débarrasser la terre de ses monstres. Ce n’est pas autrement que le monde est viable, que l’air reste assez pur au-dessus de la terre pour que quelques êtres choisis y puissent respirer et y vivre dans la beauté. Maintenant qu’il avait découvert cette idée, il s’enthousiasmait pour elle, il puisait en elle un sombre bonheur, celui qui tient à la certitude. On ne ferait rien faire aux hommes sans une certitude de ce genre. C’était Marcelle, dans son indignité, qui la lui avait fournie. Cet éclair sur son visage, cette sorte d’illumination, cette expression d’extase, de l’être qui est transporté hors de lui-même, c’était le signe de l’inspiration. Les prophètes aussi devaient être effrayants, devaient faire peur, quand ils revenaient de leurs colloques avec la divinité sur les montagnes. Et combien plus effrayante devait être la divinité elle-même : sans doute ne peut-on voir Dieu sans devenir fou. »

p.406


Le vent noir, Paul Gadenne (1947)

Éditions Le Seuil, collection CADRE ROUGE. 444 pages.
ISBN : 978-2020063586

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