Etty Hillesum, martyre consommée

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© Collection du musée d’histoire juive (Amsterdam)

D’Esther Hillesum, surnommée Etty, il ne reste que le journal qu’elle tint entre 1941 et 1943 et les lettres qu’elle écrivit à ses proches depuis le camp de Westerbork, avant d’être déportée à Auschwitz, où elle meurt à l’âge de 29 ans. Des mots intimes, toujours, témoins de l’étonnante conversion d’une jeune Hollandaise, issue d’un milieu relativement aisé, que rien ne destinait à aimer Dieu jusqu’à Lui offrir sa propre vie. D’elle, sans doute, il faudrait surtout lire la correspondance, car à travers elle perce la lumière inouïe d’une âme toute donnée à Dieu, qui comprend qu’il faut d’abord « avoir soif », comme disait avec tant de justesse sainte Catherine de Sienne. Nous pouvons regretter qu’une maison d’édition peu scrupuleuse ait sorti quelques phrases de leur contexte pour en faire l’un de ces ouvrages médiocres qui jonchent les étagères du fameux rayon « développement personnel », celui-là même qui pollue nos librairies de ses arguments New Age pour Narcisse en devenir (1) : ce n’est pas rendre justice à la mémoire de cette jeune femme inconstante jusqu’alors qui, au crépuscule de sa vie, s’est consumée d’amour, le regard tourné vers le Ciel dans une invraisemblable gratitude.

En avance sur son temps, Etty ne conçoit pas d’être la femme d’un seul homme ni d’avoir des enfants. Son « tempérament érotique » la pousse à multiplier les expériences (p. 66), cherchant curieusement à s’affirmer en possédant les hommes dans des lits où elle s’estime assez experte et raffinée « pour compter parmi les bonnes amantes » (p. 9). Alors qu’il est déjà engagé, elle entame une liaison avec son thérapeute, Julius Spier, bien plus âgé qu’elle. Ce singulier corps-à-corps qui, par instants, est assez dérangeant, la mènera cependant à découvrir, niché en son jeune cœur intrépide, l’embryon de la foi. Au fil des mois, elle « défriche de vastes clairières de paix » (p. 227) à l’intérieur d’elle-même, où Dieu peut s’établir. Nous ne saurons jamais duquel il s’agit, puisqu’elle ne se réclame pas d’une religion en particulier. Néanmoins, mentalement, elle rompt « [s]on corps comme le pain et [le] partage entre les hommes ». (p. 245), ce qui l’inscrit de facto, semble-t-il, dans le christianisme. Mais jusqu’à l’épure, le chemin est difficile. Etty s’égare, prétend « percer les gens à jour et apprécier leurs propos à la lumière de [s]es intuitions personnelles » (p. 212) et estime que, pour prêcher Dieu dans le cœur des hommes, « il faut avoir une formation de psychologue : rapports au père et à la mère, souvenirs d’enfance, rêves, tout le magasin des accessoires » (p. 208). Or l’Esprit souffle où Il veut… ou ne souffle pas. Et il est bien prétentieux de nous croire capables, par la connaissance, de percer les secrets d’une âme, alors que cela relève d’une incompréhensible grâce, mais la grâce l’est toujours, que l’on nomme la cardiognosie. Les témoignages des visiteurs de saint Padre Pio, par exemple, sont édifiants pour la postérité : certains d’entre eux, abordant le saint homme par de (pieux ?) mensonges, sont repartis comme foudroyés par ses paroles de vérité. L’accessoire, par définition, est ce dont nous n’avons pas réellement besoin, ce dont il convient, aussi, d’apprendre à se dépouiller. Etty, peu à peu, va cesser de vouloir trouver à Dieu une maison dans le cœur des hommes, selon sa belle expression, si naïve et si simple ; elle va accepter qu’il fasse d’elle, pleinement, Sa maison.

À l’heure où d’autres entrent en résistance, elle accepte son sort : elle sait que, tôt ou tard, elle aussi sera déportée. Cette question ne fait pas débat, elle sent bien que c’est inéluctable et qu’il ne sert à rien de se battre, bien qu’elle s’insurge du mal qui est train de se produire, de contaminer tout son environnement familier. Alors, calmement, elle fait la liste de ce qu’elle mettra dans sa valise le moment venu : à côté de la Bible et du Livre d’heures, figurent les sublimes Lettres à un jeune poète de Rilke. Elle songe aussi aux chaussures qu’elle emportera, devine qu’elles devront être solides pour la guider vers ce qui se profile comme des enfers, et projette de prendre rendez-vous chez son dentiste, car « ce serait vraiment grotesque d’avoir mal aux dents là-bas. » (p. 171). Une telle capacité au bon sens, et même à la sagesse, dans un moment aussi effrayant, est tout à fait sidérante. Vient ensuite ce moment où, en permission, elle convoque Dieu : s’Il lui demande de ne pas retourner au camp, alors elle prendra la fuite (p. 231). Sans doute avait-Il d’autres projets pour elle… Mais, parce qu’elle s’est abandonnée à Sa volonté, elle est pour nous un modèle d’obéissance et d’abnégation. Non seulement Etty accepte avec courage son destin, jusqu’à la fin, mais en outre, elle se refuse à haïr ses bourreaux : « si cette terre redevient un jour tant soit peu habitable, ce ne sera que par cet amour dont le juif Paul a parlé jadis aux habitants de Corinthe au treizième chapitre de sa première lettre » (p. 270). Il faut être bénie de Dieu, pour continuer à aimer ainsi dans l’épreuve.

Qu’elle soit, aujourd’hui comme demain, une source d’inspiration pour celles et ceux qui plient sous la Croix en cette sombre époque… 


Notes

(1) Etty Hillesum – Faire la paix avec soi, 365 méditations quotidiennes, éditions Points, 2014

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« Cet après-midi, je me reposais sur mon châlit et tout à coup l’impulsion m’est venue de noter ceci dans mon journal, je te l’envoie : Toi qui m’as tant enrichie, mon Dieu, permets-moi aussi de donner à pleines mains. Ma vie s’est muée en un dialogue ininterrompu avec Toi, mon Dieu, un long dialogue. Quand je me tiens dans un coin du camp, les pieds plantés dans la terre, les yeux levés vers ton ciel, j’ai parfois le visage inondé de larmes – unique exutoire de mon émotion intérieure et de ma gratitude. Le soir aussi, lorsque couchée dans mon lit je me recueille en Toi, mon Dieu, des larmes de gratitude m’inondent parfois le visage, et c’est ma prière. »

Lettre du 18 août 1943, camp de Westerbork

Éditions du Seuil, collection Points Doc. 408 pages.
ISBN : 978-2020246286

 

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