Sur les bords du Mississippi, l’Achéron sudiste

9782264032256-fr« Une nouvelle journée de travail s’est terminée, ô doux lecteur. Comme je vous l’ai déjà dit, j’ai réussi à déposer comme une manière de patine adoucissante sur la démence et la turbulence qui régnaient naguère dans notre bureau. Toutes les activités qui n’étaient pas essentielles sont abandonnées peu à peu. Pour le moment, je m’affaire à décorer notre ruche bourdonnante d’abeilles en col blanc (trois). Je considère mon action comme devant répondre à trois impératifs : embellir, élaguer, bénéficier. S’il me fallait trouver les impératifs qui président à l’action de notre chef de bureau, véritable bouffon, je n’aurais que l’embarras du choix : ennuyer, importuner, gêner, embarrasser, faire l’important, faire le malin, faire des difficultés, faire l’imbécile, je préfère en rester là. Je suis parvenu à la conclusion que notre chef de bureau n’a d’autre fonction que de mettre des bâtons dans les roues. Sans lui, l’autre employée (La Dama del Comercio) et moi- même serions parfaitement paisibles et satisfaits. Nous vaquerions à nos occupations dans un climat d’estime mutuelle. Je suis persuadé que ses méthodes dictatoriales sont en grande partie responsables du désir qu’exprime Miss T. de prendre sa retraite. Je suis enfin en mesure de vous décrire notre usine. Cet après-midi, me sentant serein parce que j’avais achevé la croix (oui ! elle est achevée et confère au bureau une dimension spirituelle dont il avait besoin), je suis allé visiter le bruyant cauchemar mécanique de l’atelier. Le spectacle qui s’est offert à ma vue est à la fois fascinant et repoussant.

L’atelier du suceur de sang façon révolution industrielle aura été conservé pour la postérité par les Pantalons Levy. Si seulement le Smithsonian Institute avait le pouvoir d’emballer sous vide cet atelier et de le transporter dans la capitale des États- Unis avec l’ensemble de ses travailleurs figés, chacun, dans une attitude de travail, les visiteurs de ce musée d’un goût douteux ne manqueraient pas de déféquer dans leurs criardes tenues de touristes. C’est en effet une scène qui combine les pires aspects de La Case de l’oncle Tom et du Metropolis de Fritz Lang. Ce n’est que la mécanisation de l’esclavage, elle résume le progrès du Noir, passé de la récolte du coton à la confection de cotonnades. (S’ils étaient demeurés au stade de la cueillette, du moins seraient-ils à respirer le bon air de la campagne, chantant des chansons et mangeant des pastèques – toutes choses qu’ils sont censés faire, je crois, quand ils se trouvent, en groupe, à la campagne.) Mes convictions profondes et vibrantes à l’égard de l’injustice sociale ont été aussitôt remuées. Mon anneau pylorique a vigoureusement réagi. (À propos des pastèques, il me faut dire, car je m’en voudrais d’offenser une quelconque organisation professionnelle de défense des droits civils, que je n’ai jamais été ni prétendu être un observateur très attentif des mœurs populaires américaines. Je puis me tromper. J’aurais tendance a imaginer que, de nos jours, les gens qui cueillent le coton le font d’une main tandis que, de l’autre, ils appuient contre leur oreille un poste de radio à transistor qui peut y déverser des communiqués consacrés aux autos d’occasion, au décrêpant Softstyle et à la laque Royal Crown, au vin Gallo, et qu’à leurs grosses lèvres pend une cigarette mentholée qui menace de communiquer le feu à toute la récolte.

Bien qu’habitant les bords du Mississippi (fleuve célébré par des vers et des chansons exécrables dont le motif prévalant consiste à faire du fleuve une espèce de substitut du père, mais qui n’est en fait qu’un cours d’eau perfide et sinistre, dont les courants et les remous font, chaque année, de nombreuses victimes. Jamais je n’ai connu quiconque qui s’aventurât ne fût-ce qu’à tremper un orteil dans ses eaux brunes et polluées, qui bouillonnent de l’apport des égouts, des effluents industriels et de mortels insecticides. Même les poissons meurent. C’est pourquoi le Mississippi Père-Dieu-Moïse-Papa-Phallus-Bon Vieux est un thème particulièrement mensonger, lancé, j’imagine, par cet affreux imposteur de Mark Twain. Cette complète absence de contact avec la réalité est d’ailleurs, soyons justes, caractéristique de la quasi-totalité de « l’art » d’Amérique. Toute ressemblance entre l’art américain et la nature américaine serait purement fortuite et relèverait de la coïncidence, mais c’est seulement parce que le pays dans son ensemble n’a pas de contact avec la réalité. On tient là une seulement des raisons pour lesquelles j’ai toujours été contraint d’exister à la lisière de la société, consigné dans le limbe réservé à ceux qui savent reconnaître la réalité quand ils la rencontrent), je n’ai jamais vu pousser le coton et n’en éprouve pas le besoin. La seule excursion de ma vie hors de La Nouvelle-Orléans m’a emmené de la matrice au cœur du désespoir : Bâton Rouge. Dans quelque future livraison, grâce à la technique du retour en arrière, je conterai peut-être ce pèlerinage à travers les marais, voyage dans le désert dont je suis revenu brisé physiquement, moralement et spirituellement. »

p. 149-150


A Confederacy of Dunces (La conjuration des imbéciles), John Kennedy Toole (1980)

Éditions 10/18, collection Domaine étranger. 478 pages.
ISBN : 978-2264032256

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