La Croix de bois et la Croix d’Amour

 

« Quand il atteignit le parvis de l’église Saint-Laurent, le jour était levé, l’horloge de la gare de l’Est, peinte en rose par l’aube, marquait cinq heures du matin. Sur la gauche, à grand bruit de ferrailles, un garçon de café somnolent, blême sous la crasse, levait la devanture de sa boutique. Il contempla ce passant matinal d’un regard indéfinissable. L’abbé Cénabre passa le seuil presque humblement et s’assit.

Sa solitude était telle qu’il entra là d’instinct comme on vient mourir près d’un inconnu, sur un champ de bataille désert. Il s’installa sur l’étroite banquette avec un profond soupir, suivant les allées et venues de son unique compagnon d’un œil presque égaré, vide de toute pensée, plein d’une tendresse obscure. Déjà pénétré de respect pour ce client mystérieux où il flairait quelque ivrogne pacifique, après une nuit d’enviables délices, le garçon poussa fraternellement sur la table, sans rien dire, un bol de café brûlant, et un grand verre d’eau-de-vie, puis avec une discrétion professionnelle où se marquait une commençante amitié, se reprit à frotter frénétiquement les tables d’un torchon gras, marchant sur le talon de ses savates.

Alors, pour la deuxième fois, une espèce de pitié cria dans le cœur de l’abbé Cénabre et il sentit monter à ses yeux les mêmes larmes inexplicables déjà offertes, déjà différées, suprême invention de la miséricorde, universelle rançon ! Que d’hommes qui crurent aussi en avoir fini pour toujours des entreprises de l’âme, s’éveillèrent entre les bras de leur ange, ayant reçu au seuil de l’enfer ce don sacré des larmes, ainsi qu’une nouvelle enfance ! Il laissa tomber la tête entre ses mains, il s’abandonna. Toute sa défense fut seulement de détourner son attention, de la laisser dans le vide, de s’attacher à pleurer sans cause, ainsi qu’on s’étend pour dormir ou mourir… « J’ai pleuré longtemps de fatigue, et de dégoût », a-t-il écrit depuis. Mais, en l’écrivant, il savait bien qu’il mentait. Car à mesure que ruisselait entre ses doigts, jusqu’à l’ignoble marbre, cette eau solennelle, toute fatigue coulait avec elle, et il sentait frémir en lui une force immense, contre laquelle sa volonté déchue se roidissait à grand-peine. Qui donc l’avait conduit là, si loin de ce petit univers où il avait vécu, dont il tirait sa substance, où s’épanouissait son orgueil, où il eût nourri son remords, pour le jeter seul, dans son déguisement dérisoire, si parfaitement à la merci de lui-même ? Qu’un regret eût jailli à la surface de ces ténèbres intérieures, qu’un souvenir eût seulement passé dans le champ de la conscience, d’une jeunesse tôt détruite par le calcul et la fraude, mais qui à un moment du moins eut sa candeur et sa foi, c’en était assez pour rompre le silence qu’il maintenait désespérément, qu’il opposait de toutes ses forces au Dieu vainqueur. Et certes, pour autant qu’on puisse se faire juge en une telle cause, ici même, sans doute se consomma son destin. Nul n’est jeté à l’abîme, sans avoir repoussé, sans avoir dégagé son cœur de la main terrible et douce, sans avoir senti son étreinte. Nul n’est abandonné qui n’ait d’abord commis le sacrilège essentiel, renié Dieu non pas dans sa justice mais dans son amour. Car la terrible croix de bois peut se dresser d’abord au premier croisement des routes, pour un rappel grave et sévère, mais la dernière image qui nous apparaisse, avant de nous éloigner à jamais, c’est cette autre croix de chair, les deux bras étendus de l’ami lamentable, lorsque le plus haut des anges se détourne avec terreur de la Face d’un Dieu déçu.

Sur ces décisives imprégnations du mal, le moraliste reste coi. Sa thèse, d’une pauvreté si sordide que tel esprit né pour être libre s’est jeté dans l’indifférence absolue plutôt que d’accepter cette grossière vision de l’univers spirituel, est que la perfection de la vie intérieure résulte d’une espèce d’équilibre des instincts. Le secondaire est pris ainsi pour l’essentiel, et il naît de cette erreur fondamentale une construction théorique comparable, par sa fausse évidence, sa logique sauvage, à l’explication mécanique des phénomènes de la vie. Certes, on peut dire que l’homme sinistre sur lequel pesaient en ce moment trente années de mensonge, si parfaitement consommé qu’il était devenu comme sa substance même, sa nature profonde et fatale, venait de loin et par degrés presque insensibles, se remettre aux mains de Celui qui, même au temps de sa splendeur, a pu tout vouloir saisir et absorber dans sa formidable clarté, mais n’a jamais béni, intelligence monstrueuse que l’amour un instant entrevu dans l’abîme divin a fait tout à coup s’effondrer dans la nuit. Néanmoins, si subtil que soit l’ennemi, sa plus ingénieuse malice ne saurait atteindre l’âme que par un détour, ainsi qu’on force une ville en empoisonnant les sources. Il trompe le jugement, souille l’imagination, émeut la chair et le sang, use avec un art infini de nos propres contradictions, égare nos joies, approfondit nos tristesses, fausse les actes et les intentions dans leurs rapports secrets, mais quand il a ainsi tout bouleversé, il n’a encore rien détruit. C’est de nous qu’il lui faut tirer le suprême consentement, et il ne l’aura point que Dieu n’ait parlé à son tour. Si longtemps qu’il ait cru retarder la grâce divine, elle doit jaillir, et il en attend le jaillissement nécessaire, inéluctable dans une terreur immense, car son patient travail peut être détruit en un instant. Où portera la foudre ? Il l’ignore.

Lorsque l’abbé Cénabre releva la tête, il vit en face de lui l’humble témoin de cette scène, et qui l’observait avec une pitié singulière, stupide, aussi émouvante que certaines de ces lueurs qui passent dans le regard des bêtes. Il s’enfuit. »

p. 380 à 382


L’Imposture, Georges Bernanos (1927)

Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade. 1900 pages.
ISBN : 978-2070100675

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