La pensée meurtrière

téléchargement« Tout le mal venait, il le sentait, de cette distance entre les esprits et, à l’intérieur des esprits, de cet écart entre nous et nous, de cet abîme entre nous et les autres, qui crée le désaveu, et permet la condamnation, – choc bien peu mystérieux, au fond, d’une passion contre une autre, – il voyait que cela même prive la condamnation de tout sens. Quel mauvais prétexte que les faits ! Irène avait pu le détester, désirer son anéantissement, pour une chose à laquelle elle ne penserait plus trois ans plus tard. Combien il est donc inutile de se demander, quand il se présente à son banc, si l’accusé est coupable ou non, s’il reconnaît ou non les faits : il suffit de regarder de l’autre côté de la table, là où s’alignent les jurés, avec leur visage de craie. L’accusé est sans importance ; tout est dit. Sans parler des erreurs possibles, mon honneur est pour toi félonie, et ce que tu appelles trahison, je l’appelle constance, logique. Ce qui te paraît mon obstination dans le mal fut mon espoir… Quand on en est à ce point de désaccord, il ne reste plus, en toute sincérité, qu’à supprimer celui qui pense mal.

Et il est vrai que devant l’entêtement d’Irène, j’avais parfois désiré, de mon côté, la suppression de cette pensée ennemie de la mienne, de même que par sa négation de moi, par son oubli, elle avait tenté de me supprimer. Car cette lettre reçue après notre rencontre sur la route : « Je vous avais cru un gentilhomme », ces mots, venant d’elle, m’exécutaient, et en retour, il est sûr qu’on ne désire pas la mort des gens pour autre chose. Mais la mort ne faisait pas l’affaire. Quel stupide dénouement ! Ce qu’il voulait alors, ce n’était pas la mort d’Irène, c’était lui faire comprendre, la persuader. Le désir d’infliger la mort ne peut nous venir qu’en cas de refus, au cas où le sujet se montre tout à fait inapte à comprendre, fait preuve de volonté mauvaise. Car ce qu’il faut supprimer, ce n’est pas l’homme, c’est le mal. Toute souillure est dans la pensée, et tout crime. »

p. 143 à 144


La plage de Scheveningen, Paul Gadenne (1952)

Éditions Gallimard, collection L’Imaginaire. 308 pages.
ISBN : 978-2070231140

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