Cette île est mon corps

51qrkihsmpl-_sx315_bo1204203200_« Ces errances, dans ce terrain abandonné, ne le promenaient pas seulement dans le passé de l’île, mais surtout dans le sien. La colère puérile qui l’avait saisi quand il vociférait le nom de Catherine, c’était la même qui jadis l’avait fait hurler en appelant sa mère qui donnait le sein à sa petite sœur dans la chambre voisine. Elle n’était pas venue le consoler, il ne lui avait jamais pardonné, elle l’avait laissé sortir du bain tout seul. Trop fatigué pour continuer, il s’assit sur un muret de pierres. Les grands chardons s’élevaient dans la lumière, leurs dentelles aiguës montaient comme des tours de cathédrales, ou bien pareilles aux roches poreuses d’une forêt minérale sur quelque planète inconnue. Tout à coup la faim lui contracta l’estomac dans un spasme douloureux, il se vomit sur les genoux. Puis il essuya les glaires et se redressa, se remit en marche sur les allées de briques qui conduisaient au remblai côté sud.

De temps en temps, il perdait conscience, sans s’arrêter ; il allait à droite, à gauche, sans rien voir ; il suivait le bout de son tuyau. Et plus il allait, titubant à chaque pas, moins il s’intéressait à sa fatigue et à la douleur qui brûlait dans sa jambe. Son corps, il se mit à le décortiquer, pour s’en débarrasser : supprimée la cuisse blessée, supprimées les deux jambes, effacées la poitrine, les côtes fêlées, gommé le diaphragme cuisant. L’air froid le soutenait, il marchait dans l’herbe en observant autour de lui, bien calme, tous les repères de cette île qu’il connaissait maintenant, qu’il avait appris à connaître. Il salua les voitures dans le terrain du casseur, puis la barrière et son grillage d’acier, et là tout près, le pilier de béton : il s’identifia à l’île. Tous ces lieux de torture se confondaient avec des morceaux de lui-même. Il leur fit des gestes, il aurait voulu faire le tour de l’île pour laisser ces morceaux à chaque endroit convenable. Il aurait laissé sa jambe droite juste sur le lieu de l’accident, ses mains, il les aurait empalées sur la grille. Il déposerait sa poitrine là-haut sur le mur de ciment où il s’était assis. En chaque point, il faudrait un petit rituel pour manifester le transfert d’obligations ; il abandonnait ses responsabilités, à l’île de s’en charger. D’une voix solennelle, il prononça les formules de consécration, comme un prêtre célébrant l’eucharistie : « Cette île est mon corps… » Et le soleil vibrait dans le vent. »

p. 270 – 271


Concrete Island (L’île de béton), J. G. Ballard (1974)

Editions Denoël, collection Des heures durant… 576 pages.
ISBN : 978-2207258378

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